Créateur de la Condition publique, aprés avoir été directeur artistique de l’Aéronef et programmateur de Bourges, Dour ou La Villette numérique, Manu Barron est agitateur culturel depuis 18 ans. Voici le regard lucide d’un de ceux qui ont inventé une nouvelle manière de vivre la culture au XXI éme siècle.
ILNT : Manu Barron bonjour, est-ce que tu peux rappeler pour nos lecteurs les plus jeunes ton parcours de vie dans le monde culturel lillois ? Si tu acceptes de revenir sur le passé…MB : Je suis arrivé sur la Métropole à quinze ans. J’ai fait l’E.s.aa.t 1 à Roubaix, j’ai, à la base, une formation de graphiste. J’ai arrêté mes études assez tôt et j’ai travaillé très vite, dans le graphisme justement. Dans la pub. J’ai fait ça pendant trois ans, puis, je suis par-ti aux Etats-Unis, Canada et Amérique centrale pendant un an et demi. Et quand je suis revenu de ce périple j’ai travaillé avec Eddy Djender 2 au Thémis.3J’ai bossé avec lui sur tout ce qui était animation, programmation, barman…
Et de là j’ai rencontré les gens de l’Aéronef qui venaient de créer le lieu et qui m’ont demandé de rejoindre l’équipe et j’y ai travaillé de 91 à 98.
L’Aéronef qui avait été fondé…Fin ‘89 par Jean-Pascal Reux.4 J’ai commencé à l’Aéro en tant que technicien… Je crois que j’y ai fait à peu prés tous les boulots possibles, de chef de sécu à programmateur et j’ai repris la direction artistique de l’Aéronef de 95 à 98, l’année où, suite à la nomination du nouveau directeur, j’ai fait le choix de partir.
J’ai fait alors beaucoup de choses « indépendantes » entre guillemets. J’ai programmé pas mal de festivals, pour la plupart musicaux. Et puis j’ai enchaîné d’autres choses, des expos, des projets divers. Comme festivals j’ai fait le Printemps de Bourges, Dour, La Villette numérique, Global techno, j’en oublie.
Et en 2000 je suis revenu travailler dans la région où j’habitais toujours parce que Véronique Barbezat5 m’a contacté. On lui avait demandé de présenter sa candidature pour un projet qui était un vieux marronnier6 un peu utopiste, dans la région. C’était la Condition publique. Sur laquelle j’ai commencé à bosser, en 2000 avec une équipe que Véro a quitté plus tôt que prévu. Pascale Debrock m’a rejoint, et on a monté le projet que j’ai quitté fin 2005 en décembre, pour intégrer la Fnac comme directeur de l’action culturelle. Cela a été une aventure qui a été plus courte que prévue, suite à un désaccord sur le projet et une incompatibilité d’humeur, et voila … D’un commun accord nous avons décidé d’arrêter notre collaboration et j’ai quitté la Fnac à la mi-octobre.
Des projets ? Pas vraiment de projets dont on peut parler, je ne sais pas vraiment ce je vais faire, mais je sais ce que je ne vais pas faire.
Ca doit faire 18 ans que travaille, je vais profiter pendant 3/4 mois d’un petit break pour me ressourcer, profiter un peu de ma famille j’ai plusieurs projets en tête, des aventures plus personnelle : une idée de magazine culturel national. La création d’une collection de bd un peu spécifiques. Je crois que c’est important cet équilibre : passer d’une aventure collective à quelque chose de plus perso.
Le rythme de l’Aéronef
(Bredouillant, essayant d’inventer un nouveau concept de question) Quelques étapes artistiques qui ont marqué ta carrière, si tu pouvais donner trois projets que tu as pu mener à l’Aéronef dont t’es fier … C’est difficile. Il y avait un tel rythme à l’Aéro, en tout cas quand on y était, entre 95 et 98 on était à pas loin de 200 dates par an.
Ca a changé…: Ca a un peu changé. Donc il y a eu énormément de choses, que dire ? Le projet Pas d’quartier a été important à l’époque. Surtout la rencontre et le travail qui a pu être mené avec cette équipe de choc que nous avions montée pour le festival. C’était pour la plupart des «petits jeunes» à l’époque (comme moi d’ailleurs !) ils ont tous continué a évoluer dans leur passion et pour la grande majorité ils cartonnent actuellement : Farid’O, Ishamone, Juliette Fievet.)
ça a été une très belle rencontre parce qu’on a eu des artistes qui étaient vraiment impliqués dans le projet. Comme Mode 2 avec Futura7 et les mecs de Ntm qui avaient vraiment joué le jeu. Il y avait plein de gens, actifs autour de cultures urbaines qui avaient du mal à se positionner. C’est un projet que j’avais vraiment aimé et j’ai regretté qu’il soit arrêté après mon départ de l’Aéro parce qu’il était très juste. Et j’aimais bien le propos,qui était de dire que la culture des quartiers on doit la faire dans le centre ville et la danse hip hop à l’Opéra. Le fait de vouloir “re-ghettoïser” les gens me semblait être l’un des principal problème de cette époque (1995). Les habitants des quartiers bourgeois on ne leur fait pas le cinéma dans leur quartier, on leur demande de venir dans le centre. C’est une organisation de société désiré par certains, je ne vais pas reparler de Rem Khoolas8, mais il y a un vrai cynisme chez tous ces gens qui pensent la ville.
Il y’ eu aussi le premier Nord Digital, évidement pour moi avait été un moment fort, le deuxième avait été plus difficile. Mais c’était une folie on avait fait un événement de 36 h sans s’arrêter avec de la musique bien sur, mais aussi des expos, des show-cases, des rencontres…
Il y a eu tellement de choses. … Les premières soirées électro qu’on avait montées ; c’était quelque chose d’assez neuf on sortait de cet Aéronef de la rue Colson, un beau lieu mais assez contraignant. On avait un concert à 22 h on ne pouvait pas faire la balance avant 16 h parce qu’il y avait l’école à côté. Cette salle nous avait permis de faire plein de choses superbes et j’ai eu la chance, avec Jean Pascal, Nico Robichez, Brad et toute la bande, de vivre des choses géniales. Ils m’ont appris des tas de choses, mais on avait une énorme frustration liée au fait que l’on ne pouvait pas utiliser ce lieu tard, et c’était en plein à cette époque où débarquait en Europe tout ce mouvement qu’on appelait à l’époque la techno, ce qui ne voulait pas dire grand chose d’ailleurs.
Et donc c’est vrai, quand on est arrivé à l’Aéro à Euralille, même si ça a été beaucoup d’emmerdes et qu’on a lutté longtemps contre l’architecture et la localisation du lieu, on a eu tout d’un coup la possibilité de faire des fêtes tard de faire du son quand on voulait. . Et j’ai eu à l’époque une rencontre improbable avec les dirigeants des Trois Suisses,
Daniel Richard ?Daniel Richard, Marc Sillard et Joël Palix ensuite. A l’époque ils bossaient avec l’équipe de Nova que je connaissais bien aussi, sur un projet de compilation. Ils m’ont donné de l’argent. Grace à cela on a pu proposer une soirée électro par mois avec une entrée à 5 € et des plateaux impossibles à monter aujour-d’hui, du genre Wall of Sound9 où l’on avait le même soir Propeller-heads, Les Rythmes digitales10, Dirty Beatniks ou un plateau Cassius11 , Daft Punk, et les Chemical brothers en dj set, C’était une époque très excitante artistiquement. Et on pas vu de mouvements fort depuis, même si on parle d’un grand retour de rock, bon si on réécoute les Clash, les Boomtown Rats12, Sham 6913 et les Jam14. J’aime beaucoup les Libertines mais on ne peut pas parler d’une grande révolution musicale.
(Servilement) oui tout à fait.
Les Escapades
de Bourges
Dans la période intermédiaires, les festivals, y a un truc de Bourges dont t’es content par exemple ? J’ai commencé en 98 à Bourges, y a eu tout de suite une reconnaissance très forte des médias et de la profession, c’était agréable. Mais ce n’est pas ça qui m’a le plus marqué le vrai moment fort à Bourges ça doit être trois ans après en 2000 2001. Quand le projet que tu as essayé de porter arrive à maturité, que le public il répond, et quand tu vois toutes ces salles qui sont pleines et que tu ne galères plus pour remplir les salles avec des artistes inconnus. Ce qui n’était pas une évidence,
On avait monté un projet qui s’appelait Les Escapades. On partait à 11 heures du matin avec deux bus anglais et puis on faisait 3 haltes dans des lieux patrimoniaux magnifiques, des prieurés des caves, des ateliers d’artistes… donc on buvait du vin, on mangeait du fromage on écoutait des belles choses. L’une de ses escapades on l’a faite avec des potes belges, dont Benoît Poelvorde que j’avais rencontré il y a longtemps a l’époque de C’est arrivé prés de chez vous, qui avait accepté de venir animer ce truc la et ç’a été une journée fantastique parce qu’il nous a fait le guide touristique dans le Cher et c’était fantastique. On a rit comme rarement. On s’est retrouvé dans un prieuré avec un mec qui avait fait un jardin de légumes anciens, tout un délire sur les légumes « disparus ». Et Benoît nous a fait la visite du cimetière des rockers disparus comme si chaque parcelle du potager était la tombe d’un mec et évidemment il n’a parlé que de mecs qui étaient en vie on a vraiment rit,c’était fort, il y avait les mecs de Think of One15 qui avait fait un super beau concert sur leur « camionnette sound système » les mecs de Pic Pic André16 qui avaient fait toutes les projections de leurs boulots et Sharko pour une performance solo impressionnante.
La Sécu de Dour
T’es né l’année de Woodstock… Organiser un festival, ça devait un rêve de gosse, d’être programmateur à Dour…Des rêves de gosses j’ai eu la chance en tout cas dans mon boulot d’en réaliser. Je sais la chance que j’ai eue de faire toutes ces choses ; Dour ça été une superbe rencontre ,un truc affectif. J’ai toujours connu ce festival, j’y suis allé comme spectacteur, manager de petits groupes du coin, programmateur qui vient faire ses courses…et aussi juste pour le plaisir.
Quand Carlo m’a proposé de donner un coup de main sur l’artistique, ça a été un terrain de jeux fantastique pour moi, y avait presque 250 artistes à programmer, et pas forcément des pointures c’était donc une vrai possibilité de s’éclater artistiquement. J’ai passé des moments fantastiques à Dour .La ville est toute petite, ça doit faire 2500 habitant au cœur du Borinage, et puis tu as la moitié de la ville qui bosse en bénévolat pour le festival. T’as un mix entre une tente VIP avec tous les notables du village, et juste à côté, Lemmy17 de Mötorhead qui joue au flip avec les mecs de 2 many Dj’s ! Une image qui me marque à Dour, c’est la sécu : l’entrée des loges, quand tu connais un peu comme ça se passe ailleurs, c’est une dame de 60 ans qui doit faire 90 kilos sur sa chaise avec son tricot et qui te demande ton passe. En Belgique on ne fait pas de manières. Ça ne fait pas très longtemps qu’il y a un espace presse à Dour. Ils ne comprenaient même pas pourquoi un journaliste demandait un pass. J’aime assez ça.
Une date dont t’es fier Il Y en a beaucoup. Citons quand même l’année ou les 2 many18 ont fait leur set sur la grande scène ; ça s’était jamais vu pour des djs , devant 20 000 personnes. C’était de la folie. L’année aussi où j’avais convaincu Carlos qu’il fallait clôturer le festival avec Bjorn again, le cover band19 d’Abba. Dans le public y’avait des punks, des petits mecs en polo Lacoste, des mémères…
Le Poulidor de la Condition publique
Arrive la Cp c’est le premier bébé que tu mets au monde … Non. (Très sérieux). Moi, des bébés, j’en ai eu deux, des vrais, la Cp n’est pas un bébé.
J’avais l’impression d’avoir deux certitudes : ne plus travailler dans un lieu fixe, et ne plus bosser dans ma région de résidence. Le seul truc que je faisais dans le coin c’était Dour, mis à part Gand, où je collaborais avec mes amis d’Eskimo. Véro Barbezat m’a appelé, elle m’a expliqué que la mairie, qui, à l’époque montait un appel d’offre sur la Cp, lui avait proposé de présenter une candidature. Rapidement j’ai senti qu’ils cherchaient un Poulidor, ils avaient déjà un projet. ils n’avaient pas eu d’autres propositions ils cherchaient un candidat pour dire «c’est bien, mais les autres c’est mieux.»20 A l’époque j’avais du temps, j’avais dit à Véro : «Je trouve intéressant de prendre du temps de réfléchir à un lieu, de se demander «pourquoi comment.» J’avais tellement dû lutter contre le bâtiment à Euralille, pour l’Aéronef, ç’avait été une vraie souffrance. Personnellement j’aime pas aller dans les malls21, les hypermarchés, cette architecture m’ennuie, et je n’aime pas le projet de Nouvel.
De là on a commencé à bosser dessus à faire des réunions chez elle
Il faut juste dire que Véronique vient plus de l’art contemporain. C’était intéressant? En fait, on se connaissait pas trop. Je savais ce qu’elle faisait et c’était intéressant cette rencontre. Je me suis toujours intéressé aux arts plastiques en général, moins à l’art contemporain. Je suis plus intéressé par le graphisme, la typographie… Et la peinture, je connais, je suis fils de prof d’arts plastiques. J’ai fait l’Esaat, j’ai baigné là-dedans.
J’étais sûr qu’on n’aurait pas le projet, et pire que ça, je ne voulais pas l’avoir. Et puis nous nous sommes retrouvés à déposer notre projet, à être retenus à l’écrit, à passer l’oral. Je suis arrivé très, très détendu. Je suis rentré de Gand à 7 h du mat, je suis allé boire un café, On s’est retrouvé à 10 h à la mairie. Je ne suis pas trop mauvais à l’oral. Et puis, par le plus grand des hasards on s’est retrouvés être retenus. Ce n’était pas une bonne nouvelle pour moi.
Il y a eu un concours de circonstances. Nous avions la fraîcheur, c’était une ville que j’aimais, où j’avais beaucoup de contacts. Que le fait de pas se foutre la pression dans un exam, t’es détendu, naturel, bien. Et puis, je crois que les autres candidats étaient à côté de la plaque. Pas mal de gens à l’époque ont voulu que je revienne bosser dans la région. Ils étaient jury du concours. Ils se sont dits, tant qu’à faire puisqu’on a envie de le refaire revenir, on a qu’à en profiter, vu que tout le monde est là.
On s’est retrouvé avec Véro, plus Samya qu’on a embauchée et qui est devenue notre assistante, dans un petit bureau qui est aujourd’hui la petite galerie. Avec un téléphone un fax22. Trois jours après notre nomination, le maire nous a fait venir et nous a dit « il va falloir que vous alliez chercher des sous pour votre salaire ». Ca nous a un peu choqué au début , mais on a vite compris que cela nous donnerait aussi une fantastique liberté d’action.
On a commencé à travailler. L’équipe s’est un peu étoffée. Suite à un désaccord de fond, on a décidé avec Véro d’arrêter notre collaboration à une certaine étape du projet, mais on fait tout fait pour que l’architecte soit Bou-chain23.C’est Véronique à l’époque qui avait rencontré Patrick, qui connaissait son boulot et qui me l’avait présenté C’était passionnant. On a lancé tout le suivi, le recrutement des architectes, tout le travail avec eux, et il ya eu des combats passionnants. C’est une chance fantastique de pouvoir réfléchir à ce que ça va être un lieu, voir les choses se construire, et en plus avec Patrick, Liliana24, Loïc25 et tous les gens de leur équipe, ça a vraiment été un bonheur de travailler. J’étais un peu réfractaire à l’architecture j’étais très réac, parfois. . J’avais du mal à comprendre les délires d’architectes. Et en plus je sortais d’Euralille. Un moment, quand on ne peut remonter un garde corps a un endroit parce qu’esthétiquement parlant c’est pas dans l’esprit du travail du « maître » , alors qu’un mec vient de mourir en passant au dessus…la je ne comprends plus. A Roubaix l’idée de base qu’on avait posée avec Patrick c’était que le démarrage du chantier c’était celui du projet culturel. Ç’a a été un truc magique.
Vous étiez à trois puis un peu plus nombreux dans une vaste ruine, dans une rue qui n’était pas follement gaie, qui s’animait une fois l’an pour la Braderie de l’art, avec juste une lumière en face, un bistrot, qui, je crois a été important dans l’historique …Oui chez Gacem, une étape importante du truc. Un jour avec Fleischer26 on avait lancé l’idée de créer une fédération des lieux du bout du monde au lieu d’une fédération des maisons folie. On se rendait compte qu’entre le Grand Mix, le Fresnoy, la Malterie27, ou Métalu28, Il y avait aujourd’hui une tendance que tous les lieux de création contemporaine qui bougent étaient toujours cantonnés à des lieux isolés… Il faut y aller à La Cp, tu n’y passes pas par hasard. C’était un inconvénient qui amenait des avantages. Dans la façon de recevoir le public, tu sais que le mec qui se pointe, il vient chez toi. T’as l’obligation de bien l’accueillir, nous avons eu toute une réflexion. Et c’est ce qui a mené notre action : «.C’est quoi un lieu culturel ? Un lieu de vie avant tout. »
Vous avez réussi à adapter le lieu au projet que vous aviez présenté à l’oral, ou bien le lieu a-t-il aussi modifié et orienté votre projet ? La preuve en est la réaction du Drac29 de l’époque qui disait « votre projet n’a pas de fond, pas de contenu, vous êtes juste réactif au bâtiment ». Ce qui m’a guidé dans cette aventure, et qui a fait que j’y suis allé, c’est que suite à cette nomination qui imprévue, je suis allé un soir à la Cp. Fumer une clope dans la rue, réveiller les concierges pour savoir si je pouvais entrer, ils ne savaient pas qui j’étais.. Et puis ce lieu il était tellement fait pour ça, c’était évident. Il y avait un mix de grands volumes, de petits espaces, cette rue, ces toits. C’était vraiment fait pour. Je n’étais pas là depuis un quart d’heure je le voyais.
Après, l’économie, les investissements, les trucs, tu fais moins, plus, tu ne fais pas la salle là comme tu avais prévu, tu la fais ailleurs. Mais, on a eu la chance d’être sur un bâtiment qui nous a accueillis. Et Il y avait quelque chose de naturel. On n’a rien cassé, tu connais le lieu, très peu de choses quoi. On a réorganisé, c’était un lieu magique et j’espère qu’il le restera.
Un lieu perméable
Ya eu une idée un peu forte qui vous a guidé pour le projet ? Beaucoup d’idées, peut être trop d’ailleurs. Moi je sais que l’idée que j’avais toujours derrière la tête, qui a toujours été mon leitmotiv, même si je n’étais pas toujours compris, c’était de créer un lieu qui ne soit pas régi par la dictature de la direction artistique. C’est considérer qu’un lieu culturel ce n’est pas que de l’image. Et il ne fallait pas que l’action et la direction artistique, donc la programmation soit la pierre angulaire. Ce qui me semblait important c’était de créer un vrai, bel outil technique et un vrai lieu de vie, et de concentrer toute son énergie dans la capacité d’accueil afin de rendre le lieu perméable. De vraiment tout faire pour que ce soit un lieu, une structure, une équipe et un mode de travail, et de fonctionnement qui permettent de rendre possible la collaboration.
Mais ce n’a pas été évident. Les associations et les institutions quand on leur disait « qu’est-ce que l’on fait ensemble » et qu’on leur donnait la possibilité de programmer. Elles n’y croyaient pas « Arrête, Manu, c’est toi qui… » Et moi j’ai pas fait de prog du tout à la Cp. Il ne faut pas mentir, on en a fait sur les saisons thématiques, Island…mais c’était de la prog partagée. Moi ça ne m’intéressait plus depuis longtemps. Ma façon de programmer pour Dour, Bourges, La Villette numériq, c’était quelque chose que je faisais avec les autres, j’ai toujours pris des jeunes mecs avec moi, parce que ça m’intéressait, cette rencontre de points de vue et de regards. Puis au bout d’un moment Il y a un mec qui décide ce qu’on fait ou on ne fait pas. ç’a toujours été vrai à la CP c’était moi. C’est clair. Mais en tous cas, on allait beaucoup plus loin qu’aligner une liste de noms. Je pense qu’aujourd’hui, quelqu’un de pas trop con avec Internet il peut te faire la plus belle programmation de tes rêves pour le théâtre, la danse, tu vois, ya plus de besoin d’être un spécialiste on a accès à toutes les infos, tu peux regarder ce qui se fait sur les cinq grandes scènes internationales, les 3 festivals branchés…
Avant un programmateur c’était quelqu’un qui détenait l’info et la verrouillait …Bien sur et c’est un truc qui m’a toujours gavé, ce côté c’est moi qui l’ai fait le premier, on s’en fout et moi je sais que je m’en suis toujours tapé. A l’époque ou j’étais beaucoup dans la prog à l’Aéro et spécialement musicale je me suis toujours pris le bec avec les Transmusicales30 et leur système d’exclu31 en leur disant «mais qu’est ce qu’on en a à foutre que ça ne passe que chez vous… »
Comment tu expliques que, n’étant pas programmateur à la Cp toute la prog de la Cp on te l’attribuait, et on pouvait dire « ça c’est du Manu Barron tout craché… » ? Après je ne vais pas me dédouaner non plus, je lance une équipe, je mets des gens en place, j’ai un mode de travail, une façon de fonctionner, des esthétiques. Quand on me prend moi pour un projet, c’est bien qu’on a envie d’aller dans ce sens là et pas un autre. Les mecs ils ne me recrutent pas pour que j’invite Jérôme Bel32 et encore, pourquoi pas d’ailleurs. Mais ils savent que ça ne va pas être une programmation de scène nationale, que je vais fouiller ailleurs que je vais développer des contacts avec, par exemple, les Flandres. Parce j’y suis historiquement lié, que j’y ai vécu et que je fais encore des choses. Donc voila, tu donnes une certaine couleur personnelle. Et c’est vrai quand j’avais choisi lors de l’inauguration de faire cette saison jamaïcaine, j’avais été attaqué par quelques politiques, locaux et autres qui avaient dit «il a quand même réussi à faire une thématique sur une communauté qui est la seule qui n’est pas représentée à Roubaix» Justement c’est ça que je voulais, dire «vous savez ce qui m’importe c’est pas de faire la saison marocaine, nigérienne ou chinoise parce qu’il y a des Marocains à Roubaix, c’est de faire venir des musiciens qui touchent tout le monde.»
(Tim : papou pou pou)
La démagogie vue
d’une terrasse face à l’Opéra
Quand on te connaît, on sent bien ta sincérité, mais on a pu te taxer de démagogie. Les grands portraits d’ouvriers sur la façade de la Cp ce côté je vous laisse les clé, ne suis plus programmateur, ça t’a gêné cette image ? S’il y a bien une chose qui ne me gêne pas et que j’ai comprise depuis longtemps c’est bien de pouvoir vite être confronté à la critique publique.
Maintenant, 15 ans après ce n’est pas ça qui me touche. Etre considéré comme démago par des mecs qui dans le petit milieu culturel ne font que défendre de l’élitisme et quelque part, défendre leur petite barque perso, c’est un honneur. Moi je m’en fous de ce que pense le milieu. Le vrai moment de jugement, s’il doit y en avoir un, c’est une sortie de spectacle, c’est se mettre dans un bistrot et écouter ce que disent les gens, c’est avoir des mecs qui viennent te voir et te disent «’‘tain quelle merde le truc que tu as programmé, » tu sais quand tu es sur un lieu d’expérimentation tu prends aussi le risque de montrer des choses qui ne sont pas toujours à la hauteur de ce que tu espérais. Donc ça, ça va. Après le jugement du petit milieu, j’en n’ai rien à foutre. Je ne dis pas que je suis insensible mais il y a une chose qui est très claire c’est que mes grands discours, s’il y en a, je me les suis appliqués à moi-même. Au moment ou je pouvais plutôt me poser le cul, j’ai toujours laissé la place. Donc voila j’ai toujours fait attention à séparer, même si j’ai un boulot qui est passionnant, passionnel, passionné et tout ce que tu veux, j’ai toujours séparé mon univers affectif et le boulot. La bronca publique ce n’est pas un truc qui me touche. Il y a des mecs qui sont déjà venus me voir en me disant « on n’est pas d’accord, ça c’est pas bien, et tout pourquoi tu fais et lala. » , On est devenus des potes par la suite.
Maintenant, la démagogie, quand tu es au coeur duquartier du Pile et que tu es confronté à la vie des gens… Alors, qu’après les 12 branchés qui boivent leur petite coupe de champagne sur une terrasse en face de l’Opéra33 disent que l’on est démago parce qu’on a affiché des portraits d’ouvriers, je m’en tape. En tout cas les gens du quartier étaient super contents qu’on parle d’eux, et les photos d’ouvriers qui ont fait le chantier sont toujours dans les lieux… Trois mois après le démarrage du chantier on s’est rendu compte que dans l’équipe de démolisseurs il y avait un mec qui jouait dans un groupe de rockabilly34 et on l’a fait jouer à la baraque, si ça, c’est de la démagogie, j’espère ne faire que ça..
Et Gacem était très content aussi d’avoir son portrait. Ya un truc qui m’a toujours frappé, quand on va à un spectacle que tu organises, quelqu’un qui te connaît, il peut te prendre pour le mec lambda. Des fois je me demande si ça t’es pas arrivé de te faire refouler par ton propre service d’ordre. Est-ce que c’est volontaire est ce que c’est une stratégie genre je fais le client mystère et je vis ce que vit le public, parce que d’habitude le mec qui organise, tu le remarques, il a 3 badges, il a le portable vissé, il a trois mecs qu’autour de lui qui prennent des notes, il a… toi on le sent jamais. C’est volontaire mais, je ne sais pas comment expliquer ça.
C’est une nécessité physiologique, personnelle, intellectuelle. Je ne suis pas à l’aise dans le rôle de notable culturel local. (Tim rit) Ca fait rire Tim. Soyons clair, le côté vivons heureux, vivons caché c’est vraiment mon truc. Ça m’est arrivé d’avoir des mecs qui, en face de moi parlaient de moi. En bien ou en mal : « Manu Barron la la la, il couche avec les politiques » c’est super rigolo, un moment, le mec, il se rend compte que ç’est à toi qu’il parle, il y a des effets de surprise qui sont intéressants. Plein de fois j’ai parlé avec des gens du public qui me parlaient comme si j’un mec lambda qui est venu voir le spectacle et qui buvait son coup. Et là, tu sens les choses, tu es dans les choses.
Est-ce que pour toi quand on dirige un lieu comme ça, c’est important d’avoir le retour du public. Où est-ce que des fois tu penses que tu dois tirer le public vers toi, lui montrer des choses qu’il n’aurait pas forcément eu envie d’aller voir, et que tu sais lui donner. Je ne sais pas si je suis très clair…Moi, je pense que les choses ne s’opposent pas. Je crois que c’est une vraie problématique de petit bourgeois. De mecs qui ont toujours vécu le cul dans le beurre de se dire : il faut que je tire le public vers le haut. Je crois qu’on l’a prouvé par les faits, l’un ne va pas contre l’autre. C’était aussi ça l’idée de ne pas faire reposer l’identité du lieu sur la direction artistique. C’est qu’à un moment tu peux ouvrir ta salle à une représentation de théâtre amateur des patoisants de Wattrelos, le lendemain avoir un propos avec toute une équipe de jeunes artistes contemporain bruxellois qui brodent sur des squelettes d’enfants.et avoir le lendemain une fête techno. L’identité d’un lieu est liée à sa capacité de fabriquer des souvenirs. Il n’y a rien de plus beau quand tu fais un taf d’avoir un mec qui dit, tu sais moi j’ai rencontré ma meuf à un spectacle de danse dans tel lieu ou tu bossais à l’époque ou quand un artiste t’écrit sur My Space35, pour moi tout à commencé ce jour là (Tim : papa !, Manu : ‘hé jsuis en train de parler !). Le fait d’être dans un quartier populaire, où la culture n’est pas évidente, qui n’est pas un quartier bobo, c’est une vraie liberté. Après moi je n‘ai pas l’impression de tirer les gens vers le bas, parce que je mets en avant la scène locale. Je crois qu’il faut partir de l’existant. Moi ce qui me gave toujours c’est les gens qui montent des programmations en refusant le quotidien, la réalité, ils en sont bientôt à inventer des artistes. C’est l’année du slip, il faut inventer des artistes qui bossent sur le slip. Et je crois (Tim : La et la. MB : Tim tu veux pas regarder un dessin animé ? Tim : Oui oui. M : Bon, bon.).
Une action culturelle, hélas, ou tant mieux, elle ne peut s’inscrire que dans le temps. Il y a un vrai boulot de base à faire et il ne faut pas faire les choses à l’envers. J’aurais pu le faire à la Cp ç’aurait peut-être été plus payant de faire du clinquant, de l’événementiel. Mais, je crois que c’est important de partir de la réalité de terrain, de voir ce qui existe, de ne pas s’inventer des courants, des mouvements et de sortir d’une sorte d’élitisme. Quand tu utilises du fric public, il y a obligation à rendre des comptes et à faire que tes action touchent un maximum de gens, sans populisme. On a monté des cours publics de philo, tu ne fais pas venir un mec qui a arrêté l’école en cinquième en disant « viens mon pote, Deleuze c’est intéressant ». Il ne faut pas se mentir.
C’est ce que dit Onfray.36Oui mais j’aime beaucoup le mec, j’aime bien ses écrits, je suis d’accord avec pas mal de choses. Mais quand tu vas à une conférence d’Onfray c’est pas super populaire. C’est super intéressant par contre. Je ne comprendrais jamais pourquoi un lieu ne pourrait pas accueillir un soir des intellos, des mecs branchés sur la création contemporaine ou un truc pointu sur les émergences et les incidences du territoire, et le lendemain un petit concert de reggae avec un groupe du coin. Pourquoi est ce que les gens ont besoin de s’identifier à des lieux qui soient un package global culturel.
A cause de l’abonnement, parce que, si on s’abonne à un lieu… Quel abonnement ? S’abonner à quoi ? Moi je n’ai pas envie de m’abonner. Le public n’a pas besoin… Pourquoi il va s’abonner ? L’abonnement c’est quand j’amène ma fille au cheval chaque dimanche et que toutes les trois semaines je vais à l’Opéra. Chacun son taf, et mon taf ce n’est pas ça.
Un moment c’est aussi un truc que j’ai vécu à l’Aéro, quand on est passé de la rue Colson à Euralille c’était le côté « ah c’était mieux avant.. Mais pourquoi c’était mieux avant ? Je te jure que si tu regardes bien, il y a des faits historiques, si tu prends les progs de 93, 94, 95, 96, 97, et si tu les compares, ya eu plus de pop et de rock à partir de 96 qu’il y en avait à l’ancien Aéronef mais il n’y avait pas que ça. Je crois que les gens ont besoin de s’identifier à leur lieu. Ça marche très bien pour certains projets ; moi, par exemple j’ai un immense respect pour La Malterie, je parle de truc dans le coin plutôt que d’aller au bout du monde. Ce lieu est sur un créneau avec une niche, une identité. Il a très peu de financement public, il fonctionne sur le bénévolat, le volontariat, sur la passion, et ils ont créé une identité à eux, un truc. C’est génial parce que ça pousse les gens à découvrir des artistes qu’ils ne connaissaient pas. Sans programmateur unique, avec plusieurs collectifs, c’est un super beau boulot, avec des gens qui font leurs trucs, et qui font chier personne, en plus.
Ça ne m’explique pas un truc, c’est que , yavait quand même un truc à la Cp qui faisait que je vous faisais confiance, c’est-à-dire que je vois un jour « one hundred hippies « , je crois que ça existe moi ça fait au moins depuis 77 que je ne supporte plus le mot hippie mais je me dis, tiens c’est marrant, ça à la Condition publique, après une soirée électro et une conférence intello ? Bon j’y vais et je passe une super soirée, une découverte ; Comment ça se faisait que bien qu’il n’y ait pas une grande unité entre les choses on pouvait venir en se disant…Il ne faut pas opposer l’exigence de qualité et la pluridisciplinarité, en tous cas, la volonté de mélanger des esthétiques. On a toujours fait gaffe, même quand on faisait jouer un jeune groupe local, ou bien un artiste international, d’avoir cette exigence de qualité. Et puis on s’entourait, c’était une défense de la Cp dans le système que l’on avait monté, on avait une trentaine, une quarantaine de conseillers culturels occultes. C’est super intéressant quand un lieu comme la Cp dit : on va faire de la danse contemporaine de le faire avec Catherine Dunoyer ou avec Latitudes contemporaines, ou avec un jeune collectif… Il y a des gens qui sont passionnés, c’est leur vie. Pourquoi j’irais le faire tout seul, pourquoi j’irais m’inventer une compétence.
Ce que tu apportes au public, c’est plusieurs regards. Moi je me suis retrouvé dans le rôle de metteur en scène de ces regards. Tu regardes les équilibres pour ne pas arriver à trop de ci, pas assez de ça. C’est un autre truc dont je suis fier à la Cp c’est d’avoir réussi, pas tout le temps mais par moment, à avoir vraiment l’impression d’arriver dans un lieu de vie. Ca bouge, ça vit, tu as un bistrot, tu as la baraque. Et tu as d’un côté 4 mecs fans d’art contemporain qui sont venus voir un truc et puis d’un autre côté tu as 5 artistes qui sont en résidence et qui sont en train de se parler, ailleurs les gens du quartier qui font une belote ; Alors oui, c’est certainement du populisme. Ou de la démagogie, mais moi je m’excuse, c’est ça la culture que j’aime. Je refuse de vivre dans une société ou il n’y a plus de café, maintenant, tu vas dans un bistrot parce que t’es gothique, ou avocat. J’ai des souvenirs de bistrots dans le vieux Lille où tu avais un intello, deux keupons, trois avocats 4 blackos, les mecs de la Pirogue qui avant dix heures venaient boire un coup et faisaient une belote de comptoir, et en même temps le mec du quartier, et bien voil