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LE SLAM, NOUVEAU TERRITOIRE

Mercredi 21 mars 2007

Dossier Slam Poly

Revue les nouveaux territoires n°1 mars 2007 3

Ce mois-ci, les Nouveaux Territoires,

jamais à court d’idées, prêts à toutes

les aventures, même les moins

risquées, ont plongé la gueule la

première dans la gamelle médiatique,

pour se repaître d’un sujet à la mode : le

slam. Depuis, notre journaliste a le poil

soyeux.

Le slam (to slam = claquer) est né au

Green Mill, un club jazz de Chicago, en

1985. Marc Smith, ouvrier (blanc) du

bâtiment et poète (blanc également), a

initié les premières joutes poétiques sous

le nom de Uptown Poetry Slam (Slam,

poésie des beaux quartiers). Le succès

public a été immédiat, et le mouvement

s’est étendu à l’ensemble des Etat-Unis.

Dès le départ, le slam s’est voulu une

pratique égalitaire, démocratique et

communautaire. Il s’agissait de produire

une poésie libre et vivante, de renforcer la

liberté d’expression, par le biais de

performances oratoires individuelles. La

compétition entre poètes, mise en scène,

devait permettre d’abolir les frontières

entre les genres littéraires, mais aussi

d’exprimer librement des revendications

sociales. Un peu comme la star Academy,

mais en moins bien. Le slam empruntait

alors autant à la poésie d’ Allen Ginsberg,

qu’à la culture afro-américaine des Dirty

Dozens. Les slameurs revendiquaient leur

appartenance à une communauté, la

« slam nation», ou « slam family », qui,

bien qu’ouverte à tous, ne devait en aucun

cas servir les ambitions individuelles. « Le

succès de l’un rejailli sur tous », a averti

Marc Smith dans son ouvrage the

Complete idiot’s guide to slam poetry.

Mouvement social & littéraire

Les médias nord-américains ont un peu

tardé à prendre le train en marche, mais

ont progressivement sorti le slam de

l’underground. Empty V, heu, pardon,

MTV, a ainsi diffusé les spoken wordsunplugged en 1992 et 1994. Mais c’est un

documentaire des journalistes Tony Award

et Paul Devin, qui a secoué le cocotier

médiatique, et fait perdre au slam son

statut de renégat de l’expression poétique.

En 1996 sort Underground Voices, portrait

du slameur Saül Williams. L’Amérique

aime les messies, et ce jeune poète noir

sera le héros du long métrage Slam de

Marc Levin, sorti en 1997, et récompensé

au festival de Cannes l’année suivante

(caméra d’or). Le grand public sort

brusquement de sa torpeur et le slam est

intronisé nouvel art populaire. Le rêve

américain est en marche. Il peut traverser

l’Atlantique et venir agiter le doux

ronronnement de l’exception culturelle

française. Les premières slams session

éclosent à Paris en 1998, avant

d’essaimer un peu partout dans

l’hexagone.

Crise de croissance

En France, la notion de scène ouverte

l’emporte sur celle de compétition, et le

slam est rapidement assimilé à du rap

fréquentable : nouvel outil d’intégration,

improbable passerelle entre la jeunesse

black blanc beur, la génération fantasmé

par les pros de la politiques, et la splendide

tradition littéraire de nos illustres poètes.

Les animateurs socio-culturels se sont

jetés sur le slam comme un chien sur un

os. Les jeunes allaient enfin pouvoir

exprimer leur colère ailleurs que sur

Skyrock ou dans la rue. Les patrons de

bar, traqueurs de bobos noctambules, ont

ouverts grands les portes de leur antre aux

slameurs frais émoulus. Branché, convivial

et bon marché, le slam a tout bon. Il attire

un public hétéroclite : étudiants curieux,

poètes décatis en quête d’un second

souffle, chômeurs, militants, femmes au

foyer, tous et toutes prennent la parole,

redonnant vie à l’art oratoire, ouvrant une

brèche dans le conformisme et le mutisme

des masses. Au fil des mois, sont apparus

les leaders autoproclamés d’une nation

slam à la française, c’est-à-dire parisienne,

jacobine, pas vraiment désintéressée. La

profession de foi du créateur, Marc Smith

(la défense de l’esprit communautaire face

aux ambitions individuelles), a été

allégrement bafouée par quelques

mercenaires venus faire du fric en surfant

sur la vague. Les sessions poétiques et les

quelques compétitions ont été

progressivement investies par des Mc’s en

showcase, des apprentis Bigard (Beurk),

des petits Devos (re-beurk), venus tester

leurs prochains sketches, des minables en

quête de sponsors pour arrondir leurs fins

de mois.

Entre dérive mercantile (Grand Corps

Malade), et errements citoyens, le slam

s’est définitivement acclimaté aux clivages

franco français. Le mouvement sera

sûrement le prochain Eldorado des

directeurs marketing de l’industrie

culturelle, ou celui des chargés de

communication des élus locaux.

par olivier Pilar, texte et photos

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le

slam sans jamais oser le demander

Dossier Slam Poly

4 Revue les nouveaux territoires n°1 mars 2007

« Chéri(e), tu m’emmène à

une soirée slam ? » Pas de

panique, si votre aimé(e)

susurre ces mots à votre

oreille, restez serein(e). Voici

ce qu’il faut savoir pour ne

pas avoir l’air trop idiot(e).

A Lille, Le slam se pratique sous abris,

au creux des bars, à l’ombre des

théâtres de quartier, et des jeunes filles

en fleur. L’association Démodokos, à

l’origine des premières scènes

ouvertes dans la métropole lilloise,

propose depuis 2001 des soirées

spoken word au Zem (1), ou à l’Univers

(2). Le spoken word se distingue du

slam par l’absence de compétition, et

se différencie du bowling par son

ambiance particulièrement

chaleureuse. Chacun peut librement

déclamer, susurrer, scander, et écouter

des textes, sans aucune contrainte de

style. Lorsque arrive le grand soir, le

public, majoritairement étudiant, se

presse sur le trottoir rue d’Anvers.

Quelques rires fusent, on se retrouve là

entre amis. A l’intérieur, les habitués se

rudoient joyeusement l’épaule, sous le

regard inquiets des occasionnels : « j’y

vais, j’y vais pas ? ». C’est le moment

de s’inscrire pour la première session.

La salle est prudemment chauffée,

mollement éclairée. Une chaise et un

micro, baignés de lumière, suffiront au

spectacle. Pas de doute, il se passe, ici,

une chose unique et précieuse. Les

coeurs palpitent, les applaudissement

fusent, et le premier slameur investi la

scène. On écoutera, tour à tour, un

rappeur débiter son flow a cappela, une

jeune femme crier sa colère, un poète

célébrer la nature, miroir de l’âme

(comme disait mon pote Lamartine,

avant l’invention de l’écologie).

L’émotion est palpable, lorsque la

parole touche à l’intime. Les rires

éclatent parfois. Pour beaucoup, venir

sur scène est une victoire, sur soi, ou

sur les autres. Le public trouve ici ce

qu’il apporte, et chacun s’enrichit de la

parole des autres. Cet esprit

communautaire fait la force des scènes

ouvertes de Démodokos. Chacun est

invité à se régaler de mots et de rimes.

Sans parler de la pizza offerte au bar,

qui est fameuse.

Le sourire du patron

Les amateurs d’ambiance lounge ont

également leur rendez-vous : chaque

lundi, le Moonlight café (3) accueille les

slameurs de la métropole, dans une

salle pleine à craquer. Ici, chacun

déclame un texte original, accompagné

par un pianiste. Oui, un vrai pianiste, en

chair et en os, qui tapote avec talent les

touches d’un vrai piano, droit comme i,

noir comme la nuit. Le résultat est

spectaculaire : la chaleur, la musique,

l’alcool, la fumée qui tue (cet article a

été rédigé avant la funeste journée du

1er février 2007, qui vit l’éradication du

tabac, mais pas celle du véhicule 4X4),

et le bagout du maître de cérémonie,

contribuent à faire des soirées du

Moonlight un véritable show. Le public

frétille d’aise à chaque lecture,

expédiée les doigts dans le nez par

quelques habitués de l’exhibition

poétique. Le mouvement a déjà ses

stars, ses réguliers, ivres de mots, que

l’on croise aussi bien au Moonlight

qu’au Zem. Des passionnés qui

finissent par se reconnaître, se

connaître, et qui donnent corps à la

scène lilloise. Du côté des états-majors,

c’est plus délicat. Des liens se tissent

également, mais chacun préfèreoeuvrer

dans son coin, et aucune initiative

commune n’a encore vu le jour. La

scène locale, c’est une histoire de bon

voisinage, sans plus. En attendant

l’union sacrée, le slam attire un public

croissant et s’impose partout où il

passe. Au Moonlight, le patron a le

sourire. Son chiffre d’affaire est assuré.

Tous les cafetiers vont s’y mettre, et

même les politiques. En France, le

prochain tournoi de slam aura lieu en

mai prochain sous le nom d’ « élections

présidentielles ».

Vive la poésie.

(1)Le Zem théâtre, 38 rue d’Anvers à

Lille. http://zemtheatre.free.fr

(2) L’Univers, 16 rue Danton à Lille.

http://lunivers.free.fr

Bien implanté à Lille, le slam fait tâche d’huile

SLAMME MIN P’TIT QUINQUIN

(3)le Moonlight café, 56 rue des stations

à Lille, tous les lundi à 21h30

www.moonlightserenade.fr

A noter :

Le collectif « on a slamé sur la lune »

développe un projet de festival slam

dans la métropole lilloise

(www.onslamesurlalune.com).

A voir :

L’asso Démodokos a réalisé un

documentaire sur la pratique du spoken

word à Lille (« j’irais slamer sur vos

mondes ») www.demodokos.net

CONQUERIR LE LANGAGE

Le spoken word est-il soluble dans la

cité ? une association lilloise, la

Compagnie Générale d’Imaginaire,

propose des ateliers d’expression

poétique dans la région Nord. Objectif

avoué : s’approprier la langue et se

mettre en scène. Objectif implicite :

redonner vie à la parole publique.

« L’écriture est libre, à condition d’être

vivante et rythmique ». Lors de ses

ateliers, la Générale d’Imaginaire

cherche à démocratiser la parole au

sein du public. Le spoken word doit

permettre de découvrir de nouveaux

horizons artistiques et lexicaux.

Chacun est invité à libérer sa plume, à

mettre en scène sa propre expérience,

et à traduire ses sentiments par des

mots. Rien de neuf, donc ? si. En

donnant à tous l’occasion de

s’exprimer, la Générale d’Imaginaire

veut ouvrir les esprits, amener le public

à réfléchir, sur lui même et la société. A

faire naître une conscience politique ?

peut-être. En tout cas à contribuer, par

la poésie orale, au débat démocratique.

A la Générale d’Imaginaire, on regrette

le manque de pluralité au sein de la

scène slam. «La liberté d’expression

est parfois un leurre, certaines

sessions sont très marquées

politiquement». D’où le projet d’étendre

le spoken word à un public plus large,

au sein des écoles, des entreprises,

dans toute la région Nord. Ne pas rester

isolés dans les théâtres de quartier, les

bars, entre gens du même bord, ne pas

céder à la tentation élitiste. Plutôt qu’un

tribunal politique, offrir aux autres une

tribune libre. Ce projet est loin de faire

l’unanimité : les puristes, qui craignent

la dénaturation du mouvement,

dénoncent les risques de récupération

en cas de trop large diffusion. Face aux

critiques, la Générale d’Imaginaire se

veut pragmatique. Elle cherche à mettre

en place des structures durables, plutôt

que de favoriser l’exhibition ponctuelle

des slameurs. Elle déjà collaboré avec

la communauté urbaine de Lille, à

l’occasion d’un forum des jeunes, et

travaille avec Culture Commune, dans

le bassin minier. Modeste et

ambitieuse, la Générale d’Imaginaire

tient le cap.

Revue les nouveaux territoires n°1 mars 2007 5

Vous savez d’où je viens, de la

mairie.

C’est pas croyable !

La dame de la mairie me demande

ma pièce d’identité.

Elle me fait : ah ! Vous êtes

français ?

Oui, je suis français. Ça se voit

pas.

De père en fils, on appelle ça

aussi l’affiliation ou droit du sang.

Enfin, comme vous, comme vous

voulez, quoi !

Mais historiquement français.

De l’antiquité à la Gaulle, de De

Gaulle jusqu’à maintenant.

Qui a dit auparavant (je vous ai

compris !)

Personne ne savait ce qu’il avait

compris.

Tout cela a fait un compromis,

une sorte de promesse, quoi !

Le droit d’être français à part

entière.

A part d’accord ! Mais entier.

SI je suis à part, je ne peux pas

être entièrement comme les

autres.

Je me demande si cette définition

est exacte.

Tenez ! Prenez un gâteau, on dit :

je voudrais une part entière.

Une part entière de quoi ? Du

gâteau.

Donc si on enlève une part du

gâteau,

Il n’est pas entier, donc il n’est

pas vraiment français.

Un peu comme moi ! Enfin,

j’essaye.

Alors le plus drôle, c’est que la

dame de la mairie,

Elle avait un badge sur elle. Avec

son nom écrit dessus.

Et je lui ai dit : votre nom c’est

comment ?

Vandenbroucque ? C’est bien ça ?

Et c’est français ?

La désillusion revient

Chaque fois plus forte

Elle gagne du terrain

Et avance en cohortes

Elle ronge l’épaisse couche de vernis

Dont on avait garni

Ma fragile conscience pendant mon

enfance

Parce que les enfants ne doivent pas

savoir

Parce que leur cacher est un devoir.

La désillusion revient

Elle s’attaque à mes espoirs

Tel un acide sans mémoire

Corrosif fantassin

Elle s’insinue dans les recoins

Elle frappe là où les parois sont

ouvertes

Là où les espérances sont offertes

Prêtes à sortir au grand jour

Et avancer sans détour

J’ai quelque chose à dire :

textes de slam

Je m’appelle J. S.

Mentalement valide et

physiquement débile.

J’ai eu une éducation normale,

Ce qui m’a fait penser que j’étais

banal.

Mes parents m’ont transmis leurs

connaissances

Pour que j’avance dans la vie avec

confiance.

Mais pas de chance, le destin m’a

donné une autre branche.

2003, année critique pour moi tout

a changé.

Attendez que je vous explique et

vous comprendrez.

Tout commence par une

manipulation.

J’étais trop naïf, j’ai foncé comme

un con.

Cela m’a coûté très cher : une

myélite qui m’a terrassé.

Je ne savais plus rien faire ; les

médecins ont tout essayé :

Examens, perfusions, mais pas

d’amélioration.

Maintenant je suis obligé de me

faire à cette nouvelle condition.

Ecoutez ces histoires que l’on m’a

racontées,

en devoir de mémoire, je vais vous

les citer.

Elles s’passent en douce France,

pays d’mon emigrance,

douce France, douce souffrance,

je te garderai en rancoeur…

Il s’presente : il s’appelle Ali,

il voudrait bien réussir sa vie:

être embauché, gagner de

l’argent,

mais surtout, avoir les mêmes

droits qu’un blanc.

Mais les portes de l’état français,

bientôt vont se refermer.

Ce n’est pas là qu’il gagnera sa

vie, expulsé comme tant d’autres

avec lui.

Etre ne sous l’signe de l’hexagone

c’est pas la gloire en vérité.

Et l’futur président sur son trône,

il n’est pas près d’être basané.

(Extraits de textes de slammeurs)

— Il traîne pas avec ce pénible de

edito

Mercredi 21 mars 2007

2 Revue les nouveaux territoires n°1 mars 2007