Trois ans après sa création, l’Ecole Professionnelle Supérieure d’Art Dramatique de Lille, vient de laisser partir sa 1ère promotion et d’en recruter une 2ème avec des étudiants venus de toute la France. Quel bilan peut-on tirer de cette première expérience ?
Sans l’arrivée de Stuart Seide à la direction du Théâtre du Nord en 1998, L’EPSAD n’aurait sans doute jamais vu le jour. L’idée de (re)monter une école supérieure d’art dramatique était dans l’air depuis des années, mais rien de très concret n’avait vu le jour jusqu’alors. Daniel Mesguich avait ouvert un atelier au sein de La Métaphore, mais nous étions encore loin d’une structure visant à former des professionnels du type Conservatoire de Paris : “c’était un des paradoxes de notre région”, explique Didier Kerckaert, responsable pédagogique de L’EPSAD, “Dans le Nord, nous bénéficions d’une forte activité théâtrale, il existe de nombreuses salles de spectacle, le Pas-de-Calais est également dynamique dans ce domaine, avec Culture Commune et la comédie de Béthune, sans compter la Belgique qui regorge de compagnies théâtrales innovantes et pourtant nous n’avions aucune formation ’sérieuse’ à proposer aux apprentis comédiens. Il s’agissait donc d’un projet qui répondait véritablement à un manque”, poursuit-il.
L’idée de départ n’était pas de créer une école uniquement réservée aux jeunes du Nord, mais de permettre, entre autres choses, aux apprentis comédiens de pouvoir se former sans devoir forcément quitter leur région, car tout le monde n’a pas les moyens de partir étudier loin de chez soi. Ainsi, la première promotion recrutée en 2003 comptait 6 élèves de la région. “Il s’agissait d’un pur hasard, car cela ne fait pas partie de nos critères de recrutement, mais c’est en même temps la preuve qu’il y avait une véritable demande dans le Nord”, explique Didier Kerckaert.
Les intervenants comme les professeurs permanents sont salariés de l’école. Une des volontés des fondateurs de L’EPSAD était d’adhérer à la plateforme de l’enseignement supérieur, document élaboré par le réseau des écoles supérieures d’art dramatique et qui détermine les bases de l’enseignement dispensé dans ces 9 écoles. Subventionnée par le Ministère de la Culture, la Ville de Lille et la Région, l’école de la métropole accueille aujourd’hui onze élèves boursiers. Les étudiants non boursiers payant donc des droits d’inscription équivalents à ceux de toutes les universités françaises. Une façon de ne pas écarter du concours les apprentis comédiens dont les parents ne peuvent offrir une formation privée à leur enfant. Ici, on recrute sur ce que D. Kerckaert appelle “un potentiel développable” : “Nous ne cherchons pas des comédiens déjà professionnels ou formatés, mais notre rôle est de savoir déceler les aptitudes en devenir chez un candidat. Avant le premier tour, les candidats remplissent un dossier et nous faisons déjà une présélection. Nous tenons à ce que les candidats que nous allons auditionner aient déjà suivi une formation initiale. Nous écartons les personnes qui n’ont pas un intérêt suffisant pour le théâtre et qui se présentent un peu ‘par hasard’. Il faut bien sûr une forte motivation.” Cette année le jury était composé de 9 personnes. Il a auditionné 450 candidats pour n’en retenir que 30 dans un premier temps et leur permettre de passer le second tour. “Le deuxième tour du concours ressemble davantage à un stage. Les élèves suivent tous les mêmes 3 ateliers sur une période de 5 jours. Ils sont divisés en groupe de dix. Il s’agit pour nous d’évaluer à nouveau le potentiel des élèves retenus, mais aussi d’observer comment ils se comportent au sein d’un groupe et s’ils sont capables de travailler avec d’autres acteurs, car dire une tirade seul devant un jury et jouer avec plusieurs partenaires ne va pas forcément de pair. Nous accordons une grande importance à ce que les élèves retenus forment un groupe solidaire et laissent de côté tout narcissisme névrotique. Aussi cette période du concours est très importante car elle nous permet de faire les bons choix. Le théâtre est avant tout un art collectif et il faut que les étudiants comprennent vite ce paramètre”, explique D. Kerckaert. Apparemment, le pari est réussi. Une des caractéristiques de L’EPSAD semble être en effet le bon esprit qui a régné au sein de la première promotion. Les élèves sont unanimes et évoquent d’ailleurs spontanément et rapidement cet aspect de l’école. Certains ayant déjà pris des cours ailleurs ou ayant passé d’autres concours ont été vite frappés par la solidarité présente à Lille.
Le corps la voix l’espace
Une fois sélectionnés, les heureux élus font connaissance avec leur nouvel environnement et découvrent leur emploi du temps qui est plutôt chargé. Les journées alternent les cours techniques du matin qui sont confiés aux professeurs permanents et qui portent sur l’acquisition des fondamentaux : le corps, la voix, l’espace. Les élèves pratiquent ainsi la danse, le chant, le taï-chi, le karaté et la musculation, mais aussi l’histoire du théâtre et la lecture de textes dramatiques. Les après-midi sont consacrés aux ateliers d’interprétation d’une durée de trois à six semaines, animés par des auteurs, des acteurs et metteurs en scène invités. La nouvelle promotion travaillera entre autres avec Vincent Goethals, Yannick Mancel et Didier Calas.
Cette diversité des intervenants représente la plus grande richesse de l’école. Interrogés sur ce qu’ils ont apprécié à L’EPSAD, les élèves répondent immédiatement qu’ils ont véritablement eu accès à des conceptions multiples de l’art dramatique et de ses esthétiques. C’est apparemment ce qui leur a le plus permis d’avancer et de se faire une idée précise de ce qu’ils souhaitaient faire dans l’avenir. L’alliance entre l’école et le Théâtre du Nord représente également une opportunité exceptionnelle pour les jeunes apprentis comédiens de travailler dans des conditions professionnelles. Ils ont eu des facilités pour répéter leurs travaux et mettre en scène leurs projets.
La personnalité du directeur, surtout lorsqu’il s’agit d’un metteur en scène-acteur, comme Stuart Seide, représente un facteur déterminant dans les orientations de l’école. “En trois ans, nous ne pouvons pas aborder tout le répertoire et il est évident que Stuart étant américain, nous avons tendance à travailler les auteurs anglophones. Nous avons par exemple approfondi des écrivains comme Shakespeare et Pinter”. Autre conséquence de l’influence de Stuart Seide : la place donnée à l’acteur. “Stuart place le texte au centre de son travail et l’acteur est donc le principal instrument pour transmettre le texte, la priorité est donc l’humain”, poursuit Didier Kerckaert. Si les élèves sont particulièrement emballés par leurs trois années à L’EPSAD, ils formulent tout de même quelques critiques tout en sachant que tout ne peut être parfait quand il s’agit d’une première promotion. Ce qui les a le plus déroutés, est de ne pas avoir eu suffisamment de “retour” et d’appréciations sur leur travail individuel. Certes, ils avaient régulièrement de bulletins, mais les remarques portaient davantage sur les cours techniques du matin que sur l’aspect vraiment artistique de leur travail. En outre, suite aux stages avec les différents intervenants, ils regrettent de n’avoir eu que des appréciations collectives. Ils auraient donc aimé bénéficier d’un suivi pédagogique plus personnel et individualisé. Autre bémol : si les élèves ne sont pas sous contrat, ils regrettent de ne pas avoir le temps de passer des castings et de pouvoir se familiariser avec cet exercice obligatoire dans la carrière d’un futur comédien. En revanche, ils se sont toujours sentis soutenus et écoutés par l’administration de leur école et reconnaissent qu’on leur a appris dès le début qu’il y avait de multiples possibilités d’exercer leur métier et qu’ils ne devaient pas tous s’attendre à jouer dans des théâtres subventionnés ou des compagnies prestigieuses. Ainsi, ils ont été prévenus que le métier pourrait aussi les conduire à jouer dans des publicités ou des séries télévisées, en aucun cas on ne leur a fait miroiter des carrières glorieuses et constantes. “Notre objectif est de faire de nos étudiants des acteurs capables de s’insérer dans diverses aventures artistiques et de ne pas se bercer d’illusions,” raconte D. Kerckaert. Autre avantage des élèves de L’EPSAD : ils bénéficient d’un réseau de professionnels du théâtre.
En juillet dernier les premiers diplômés sont entrés dans le monde du travail, si huit d’entre eux sont en répétition au Théâtre du Nord pour Dommage qu’elle soit une putain (1), les sept autres ont dû trouver des contrats à l’extérieur. La majorité a préféré rester dans la région, certains ont travaillé au Grand Bleu mais ils se sont surtout regroupés pour former leurs propres compagnies et monter leurs pièces en attendant de décrocher des contrats ici ou ailleurs. La première promotion a donc laissé place à la suivante au sein de laquelle le jury a recruté trois personnes de la région Nord-Pas-de-Calais.
Note 1) Dommage qu’elle soit une putain
se jouera du 25 janvier au 22 février 2007 à l’Idéal de Tourcoing
Quelques intervenants
Bruce Myers : né en 1942 en Angleterre. Il a commencé le théâtre à Liverpool. Il a fait partie de la compagnie de Peter Brook depuis ses débuts. Il a également participé à de nombreux films en France, Angleterre et USA. Il a joué, entre autres, dans : L’Insoutenable légèreté de l’être et Le Petit lieutenant.
Vincent Goethals : Acteur et MeS, il dirige la Compagnie Théâtre en Scène depuis sa création en 1986. De 1999 à 2002 il a été associé au Bateau Feu, Scène Nationale de Dunkerque. Depuis septembre 2005, associé au Théâtre du Nord.
Yannick Mancel : Conseiller littéraire et artistique au Théâtre du Nord, enseigne à l’université de Lille III
Jacques Bonnaffé : né en 1958 à Douai, acteur de théâtre, il a aussi participé aux films : Quand la mer monte, Un fil à la patte, Vénus beauté, Escalier C, prénom Carmen…
Thierry Debroux : Auteur de Le Livropathe, Sand la scandaleuse, Le roi Lune…
Encadré 1
Chi va piano va sano
Portrait d’ex-élève 1 Azeddine Benamara
Le timbre de la voix est grave, la silhouette longue et mince et paradoxalement la carrure imposante, enveloppée dans le manteau de poilu de la guerre 14-18.
“Au moment où s’engage une bataille dont dépend le sort du pays”, Azeddine Benamara ouvre ainsi le spectacle qu’il joue pour la première fois au Biplan de Lille. Comme presque tous les élèves de sa promotion, l’envie de mise en scène le travaillait, il est donc passé à l’acte. Son spectacle, intitulé Boue de poudre est une adaptation du Feu d’Henri Barbusse et de récits de soldats. Il le porte à bout de bras; il est sur tous les fronts avec une énergie impressionnante. “Je me considère d’abord comme un acteur mais c’est seulement une fois entré à l’EPSAD que l’idée de mettre en scène est devenue une évidence. Tout simplement parce que là nous sommes conduits à nous interroger sur la manière de monter un spectacle, un texte. D’ailleurs lorsque nous présentons une scène, Stuart Seide nous demande toujours de lui faire trois propositions avant même de “jouer”. Nous ne devons donc pas simplement suivre ses indications ; il demande un engagement total, une vision personnelle et multiple du passage et du rôle” Pour Azzédine la mise en scène revient aussi à “rencontrer des gens normaux” et leur prouver que “le théâtre n’est pas un truc de bourges et que ce n’est pas chiant”. Et c’est peut être parce qu’il s’est souvent ennuyé ferme au théâtre qu’il veut participer à son dépoussiérage. Il garde un excellent souvenir de tous les endroits non conventionnels où il a pu exercer son métier : centres sociaux, écoles… Une manière pour lui de “désacraliser cet art” .
Mais avant la mise en scène il y a eu le jeu. Et comme pour beaucoup de jeunes comédiens, tout débute au lycée. Il suit l’option théâtre et la découverte des textes lui font abandonner sa première en sciences économiques pour une terminale littéraire. Il entre ensuite au conservatoire de Mons en Belgique, puis les événements s’enchaînent avec une apparente facilité : il ne passe que le concours de Lille et le réussit. Azeddine Benemara n’a en effet rien d’un carriériste. Il avoue lui même “qu’il n’a pas fait grand chose la première année à l’EPSAD”. Il arrivait en retard, ne savait pas ses textes, bref, rien de très glorieux. Mais après une période d’adaptation, il prend conscient d’être un privilégié. Il a mis à profit les deux années restantes et “mesure la chance qu’il a eue de côtoyer Stuart Seide”. La méthode du metteur en scène-acteur américain lui va comme un gant : “Stuart privilégie l’aspect artisanal du métier. Il est très concret. Lorsqu’il nous dirige, il nous donne des indications tangibles : regarde à gauche, souris moins, avance de trois pas, tiens toi de cette façon etc. Il ne nous demande pas de penser à une couleur pour exprimer une émotion!”, explique Azeddine.
L’après Epsad
Acteur en devenir aux contours un peu flous il y a trois ans, le Valenciennois de 23 ans est aujourd’hui un comédien qui, s’il ne sait pas encore ce qu’il veut, sait déjà exactement ce qu’il ne veut pas. “En travaillant avec différents metteurs en scène, en abordant autant de conceptions du théâtre, je me suis rendu compte que je tendais davantage vers un théâtre de texte. Même si la danse n’est pas une discipline à laquelle je me plie facilement, j’ai tout de même appris à considérer mon corps comme un instrument de travail qu’il faut préserver et entretenir”, poursuit-il. La préparation physique représente un part importante dans le cursus des apprentis comédiens de l’EPSAD. “Il s’agit d’une formation épuisante et très physique qui fait de nous presque des athlètes”. Cela semble être également le seul bémol qu’Azeddine émette au sujet de ces trois années : “pour moi, les cours du matin ne sont pas aussi importants que ceux de l’après-midi. J’ai parfois regretté de ne pas profiter suffisamment des leçons de théâtre et de répétition parce que j’avais épuisé toute mon énergie dans les cours de musculation, de danse etc.” Aussi, il s’est employé à militer pour un rythme moins soutenu, et précise, en s’excusant, qu’il a souvent “enquiquiné” Vérène Corcos, administratrice.
Mais ce ” rythme d’enfer ” touche à sa fin. L’après EPSAD? Cela ne lui fait pas peur. Le métier est difficile, il le sait et vit déjà de façon précaire. “Financièrement, je galère. Ma bourse est de 300 euros. Une fois le loyer payé et le reste, je dois vivre avec 100 euros par mois et comme nous n’avons pas de temps disponible, je ne peux pas faire de petit boulot à côté”. Mais le temps des vaches maigres va bientôt s’arrêter puisqu’il vient de signer un contrat de 9 mois, bien payé, avec le Théâtre de Nord. En septembre, Azeddine a enchaîné les répétitions de Dommage qu’elle soit un putain, mis en scène par Stuart Seide. Il fait partie des 8 élèves retenus par le maître. En outre le métier d’acteur ne reposant que sur le désir des autres, voilà une mise en situation réelle que les futurs acteurs devront affronter à maintes reprises. L’école de théâtre comme école de la vie, Azeddine a bien compris les règles du jeu, il sait aussi qu’un comédien “passif” et toujours en attente n’est plus qu’un demi comédien, alors il compte bien mettre en place ses propres projets. Et pourquoi pas monter une troupe avec tous les élèves de la promotion? Ah! Mise en scène quand tu nous tiens!!!
Encadré 2
Ochi chyornye
Portrait d’ex-élève 2 Mounya Boudiaf
De grands yeux noirs plantés dans les vôtres, Mounya est prête pour sa première interview. Directe et chaleureuse, avec elle a communication est facile, évidente et l’on entre immédiatement dans le vif du sujet : “Je me souviens très bien de ma première rencontre avec Stuart Seide lorsqu’ils nous a accueillis à L’EPSAD. Il nous a tout de suite dit que cette école, ce n’était pas lui qui allait la faire, mais que c’était nous, et c’est justement cela qui m’a plu”.
A L’EPSAD, c’est la première fois que le théâtre occupe ses journées entières, mais elle trouve assez vite ses repères et reconnaît que la bonne ambiance de l’école lui a facilité cette adaptation : “Toutes les individualités de cette promotion s’accordent bien. Il y a eu immédiatement une fusion entre nous, si bien que cela rend les rapports parfois passionnés mais aussi passionnants. Mais surtout cela nous a permis d’apprendre à jouer ensemble et non pour soi”. Ce qui a marqué Mounya, c’est la qualité des intervenants et cette incroyable possibilité de fréquenter des artistes qui lui ont ouvert des horizons inconnus et qui lui ont ainsi permis de mieux se connaître. “A L’EPSAD on ne nous apprend pas simplement à mieux jouer, mais à analyser ce que l’on fait et donc à se découvrir. C’est d’ailleurs ce que je souhaite faire toute ma vie. J’espère que cet apprentissage ne s’arrêtera pas aux portes de l’école!”. Ainsi, grâce au stage dirigé par René Loyon1 elle a pu découvrir les charmes du théâtre de boulevard alors qu’elle partait avec un a priori négatif. De ses rencontres avec Stuart Seide, elle retient avant tout qu’il lui a appris l’humilité et le respect du texte et l’acceptation de ses fragilités. La venue du metteur en scène russe, et directeur du conservatoire de Satarov, Anton Kouznestov fait également partie des moments forts de ses années à L’EPSAD : “Ce qui était passionnant c’est qu’il était accompagné de ses élèves, nous avons donc pu travailler avec des comédiens qui avaient une toute autre culture et approche de ce métier”
Au moment de quitter le 25 rue de Bergues et porte un regard enthousiaste mais sans nostalgie sur ses trois années d’apprentissage, regrettant simplement de ne pas avoir eu davantage de temps libre pour pouvoir monter ses propres projets. Mounya est prête pour la sortie de L’EPSAD : “C’est la fin, on n’a pas le choix alors il faut bien s’y faire. Bien sûr l’école va me manquer mais j’ai aussi envie de lancer mes propres projets. J’essaie donc de ne pas faire un drame de cette sortie. Je n’ai pas trop peur car j’aime rencontrer les gens. Il y a une vie ailleurs et j’ai toujours voulu rester en contact avec l’extérieur. C’est pourquoi j’ai également poursuivi mes études de droit. Ainsi j’ai passé ma maîtrise cette année. Le droit ça me ramène au concret et ça me permet de rester vigilante”, déclare-t-’elle. Mounya Boudiaf ne veut surtout pas être ‘dans la lune’, elle considère ses études juridiques comme un filet de sécurité. Elle ne changera pas d’orientation car son envie de jouer ne la quittera pas, mais utilisera ses connaissances juridiques dans son futur métier. Elle s’est ainsi spécialisée dans le droit du spectacle pour être capable de négocier ses contrats sans “se faire avoir”.
Mais cette conscience juridique s’accompagne également d’une forte conscience politique. Pas étonnant alors qu’elle s’investisse énormément dans ses projets de mise en scène, et pas n’importe lesquels. Elle travaille actuellement, en collaboration avec Marion Laboulais, également élève à L’EPSAD, au montage d’un spectacle intitulé “Des cendres dessus dessous au cabaret des 4 as”. Il s’agit d’une adaptation de The unity of Europe d’Hilda Monte, exécutée en 1945 (et qui retrace l’histoire du tract de la rose blanche, ce réseau de résistants allemands dont Hans et Sophie Scholl furent les figures de proue). A 25 ans, Mounya n’a pas peur diriger 8 comédiens et 3 musiciens du conservatoire de Lille. Depuis un stage avec Gildas Bourdet2, elle a découvert le plaisir de la mise en scène et compte bien continuer également dans cette voie même si elle tient avant tout à être comédienne : “Mon envie d’être actrice s’est construite progressivement. J’ai d’abord été initiée à la littérature par un professeur de français et tout est parti de cette découverte des textes. Plus tard, je me suis inscrite à l’atelier de David Gery au Phénix à Valenciennes et c’est avec lui que j’ai vraiment eu envie d’en faire mon métier, je lui dois beaucoup”.
Ses parents peu enthousiasmés à l’idée de voir leur fille se lancer dans un métier ‘qui n’en ai pas vraiment un’, acceptent tout de même son choix. Le diplôme de L’EPSAD et la maîtrise de droit devraient peut-être les rassurer? En outre, pour les 9 prochains mois, Mounya est déjà engagée dans le fameux Dommage qu’elle soit une putain. Pour le moment, elle effectue donc un parcours sans faute et reste lucide sur les aléas du métier, ne formulant qu’un souhait : “retravailler avec David Gery”, et c’est bien là tout le mal qu’on lui souhaite!
Notes
1Acteur et metteur enscène. Il a joué avec de nombreux metteurs en scène comme Antoine Vitez et Alain Françon. De 1969 à 1975, il co-anime le Théâtre Populaire de Lorraine. Il crée le Théâtre Je/Ils en 1976 et a mis en scène. De 1991 à 96 il dirige le Centre Dramatique National de Franche-Comté à Besançon. Il compte à son actif une trentaine de mises en scènes et a crée la Compagnie R.L en 1997.
2 Membre fondateur du Théâtre de la Salamandre en 1972. Il est nommé, en octobre 1974, par le Ministère de la Culture à la direction du Centre Dramatique National du Nord à Tourcoing. En janvier 1982, La Salamandre est promue Théâtre National de la Région Nord/Pas-de-Calais. En 1989, La Salamandre inaugure le Théâtre Roger Salengro à Lille et s’y installe. En juin 1991, il quitte le Théâtre National de la Région Nord/Pas-de-Calais et devient MeS.indépendant.
encadré 3
Portrait d’ex-élève 3 Christophe Carassou
Born to be actor
Christophe Carassou a toujours voulu être acteur. Quand il parle de son métier, c’est de façon discrète, réfléchie et incandescente. Il a comme on dit, “le feu sacré”.
Impression qui se confirme une fois qu’on le voit sur scène. Christophe Carassou fait partie de ces acteurs qui n’en font pas des tonnes dans la vie, mais qui se révèlent dès qu’ils sont en contact avec un rôle. Jeans délavés et large sweat shirt, on pourrait le prendre pour un matheux. Pourtant il choisira les lettres modernes. L’expérience tourne vite court, l’envie de jouer est plus forte. Il quitte Toulouse et le théâtre Jules Julien situé en face de son appartement, qui a tout déclenché. Il s’était inscrit dès l’âge de neuf ans à l’atelier Jules Julien. Et continuera, pour aller se perfectionner à Paris, à l’atelier Charles Dullin. Il y reste deux ans et va “renifler” l’ambiance des concours en jouant les répliques pour des amis, peut être encore un peu timide pour se présenter ? Finalement il saute le pas et tente Rennes, Paris et Lille.
Dans le Nord, il retrouve le MeS Gildas Milin qu’il avait rencontré chez Dullin. C’est un ancien élève de S. Seide qui fait partie du jury. Le concours, reste un bon souvenir. Au premier tour, il présente des extraits de Beckett et Genêt. Du second tour1 il en parle encore avec exaltation : “Nous avons eu un atelier avec S. Seide sur Hamlet, un autre avec Gildas Milin2 et Alain Rimoux3 sur Bergman et un dernier sur Noëlle Renaude4, dirigé par D. Kerkaert et Sandy Ouvrier Le souci d’être pris m’importait peu car tout était tellement intéressant que j’étais plutôt dans le souci de ‘prendre’ tout ce qui m’était proposé”. J’ai aussi eu la chance de tomber sur un groupe homogène et bienveillant. Il régnait une ambiance de sérieux et de sérénité exceptionnelle. D’ailleurs tous les membres de ce groupe ont été retenus, c’était magique car cela nous semblait impossible d’être séparés”.
Prêt à “Tout prendre”, cette expression pourrait résumer l’envie terrible qu’il a de jouer. Pas étonnant alors qu’il soit curieux de tout : le théâtre comme le cinéma. il dévore les films et leurs bonus qui lui permettent d’analyser le travail des acteurs et les intentions des réalisateurs. Scorcese et Lynch, Giraudie et Desplechin. D’ailleurs la filiation entre Christophe et Matthieu Amalric (acteur fétiche de Desplechin) est évidente et on l’imagine parfaitement dans l’univers du cinéaste, avec son débit passionné entrecoupé de silences pour trouver le mot juste : “On dit que jouer au théâtre, c’est l’enfance de l’art, et c’est vrai. Comme les enfants, nous nous laissons envahir par ce que l’on n’est pas et ce que l’on est. Ce n’est pas contradictoire, mais complémentaire. Ce n’est pas non plus malsain. Il s’agit de créer un espace de liberté où tout est possible”.
Mais Christophe n’est pas pour autant prêt à tout. Il est le premier à reconnaître que tout jeu a des limites et préfère passer par de moyens détournés pour appréhender un personnage. Il n’a pas besoin d’être pour jouer. Lorsqu’il a répété “Chambre” de Reiley, pièce dans laquelle il jouait un aveugle, il s’est surtout penché sur l’aspect invisible du personnage : “Pour ce rôle, j’ai voulu conserver une part de flou, mais je m’étais inventé une histoire. J’avais imaginé le passé de ce personnage, comment il était devenu aveugle, j’ai renforcé mon ouïe, et développé mon rapport au toucher.
En septembre, lui aussi rejoindra l’équipe de Dommage qu’elle soit une putain, il fait donc partie des élus et s’en réjouit. De ses trois années à L’EPSAD, il en ressort grandi et se sent davantage professionnel : “C’est une formation très complète, j’ai apprécié l’aspect physique du cursus même si c’était épuisant. J’y ai vraiment trouvé mon compte, mais ce qui m’a surtout plu ce sont les rencontres que j’ai faites et le contact humain. j’ai pu à la fois m’épanouir et bien bosser”, poursuit-il. Après l’école et la fin de son contrat avec le Théâtre du Nord, il sait qu’une autre vie l’attend, sans doute plus dure mais il s’y prépare : “Je suis parfois assez naïf, je retarde le moment où je serai ‘dedans’. Etre là au bon moment pour se vendre, ce n’est pas mon truc. Tout ce que je peux faire, c’est bosser et espérer être remarqué par mon travail car je n’arrive pas à aller voir les gens pour leur dire que j’aimerais collaborer avec eux ou encore que j’adore ce qu’ils font, ce sera sans doute la chose le plus difficile pour moi”, explique Christophe. Même s’il avoue que dépendre du désir des autres “l’emmerde”, il ne s’imagine pas une seconde faire un autre métier. Mais s’il avait vraiment dû faire autre chose? Qu’aurait-il choisi? “Sans doute un sport de haut niveau ou un art, j’aurais privilégié un domaine où la notion de répétition et de performance est présente”.
Pour le moment, il est acteur, ou plutôt comédien, puisqu’il tient à cette distinction, et c’est sans doute parce qu’il est plus difficile pour lui “d’affronter le regard des autres dans la vie que sur une scène”.
Notes
1 Voir l’article
2 Licencié en arts plastiques, il a suivi des études d’harmonie et composition de jazz. Il écrit, joue et met en scène. Il a publié L’homme de février, Anthropozoo, Clara 69 aux éditions Actes-Sud.
3 Acteur, pensionnaire de la Comédie Française de 1983 à 1986.
4Auteur dramatique née en 1949 à Paris. Elle écrit pour le théâtre depuis 1976. Elle a publié, entre autres, aux Editions Théâtrales : Divertissements touristiques, Lune, Petits rôles, Géo et Claudie.
5 Actrice, diplômée du Conservatoire de Paris, elle a travaillé notamment avec Daniel Mesguich et Adel Hakim. Elle fait également partie du collectif Drao.