Murs murs/ numéro O/ Spectacle vivant

By lesnouveauxterritoires

L’histoire de l’Homme en je a commencé à la maison d’arrêt de Valenciennes. Des mots de taulards qui disent l’enfermement, le besoin de respect, d’écoute, des mots du dedans qui deviennent de la parole vivante au dehors.

LNT : Martine Delannoy, bonjour. Pouvez vous nous raconter la genèse de L’Homme en je ?

Martine Delannoy : J’ai été contactée pour participer à l’animation d’un atelier à la maison d’arrêt de Valenciennes sur le thème « Ecriture et théâtre.» Les détenus travaillaient avec Hervé Leroy (1) sur l’écriture, j’ai réalisé un montage (2) et aidé les détenu à mettre en scène leurs mots. On était enfermé dans une bibliothèque, les prisonniers n’étaient jamais obligés de venir, ils sont tous restés. «Tu sais, a dit l’un d’eux, si on n’en avait rien à foutre, on ne viendrait pas »
Ils ont joué dans la prison devant le personnel pénitentiaire. Ils ne voulaient pas se produire devant les autres, c’était trop difficile de dire de la poésie devant leurs co-détenus « on n’est pas des pédés. » La presse est venue, il était important que la parole sorte de ces murs.
Il fallait rendre la parole vivante.

Quelles sortes de prisonniers participaient à vos ateliers ?

En maison d’arrêt on ne trouve que des hommes ou des femmes en attente de jugement ou condamnés pour de courtes peines. On rencontre beaucoup de misère, pas du crime organisé.
J’ai animé des ateliers avec des femmes et des hommes, séparément. Les résultats sont très différents. Les textes des femmes parlent de l’éloignement de leur famille de leurs enfants de leurs maris, elles se projettent dehors.
Chez les hommes les thèmes sont plus larges. Ils parlent de respect d’écoute. On peut lire leurs poèmes sans deviner qu’ils sont écrits pas des prisonniers.

C’est là que vous rencontrez l’auteur de l’Homme en je…

Dans cet atelier, François, un jeune homme de 19 ans, à l’époque, a particulièrement retenu mon attention. Il y a souvent un moteur dans un atelier et ça a été lui. Pourtant, il avait souffert de l’effet pervers de la prison de cette apathie générée par l’univers carcéral. Il y était depuis l’age de 16 ans. En atelier il pigeait vite. Il n’est pas très expansif, mais il développait quelque chose de très particulier. Mon montage s’est fondé sur ses textes. « Hier encore tu pleurais pour un survêt à la mode ; Ton fils grandit sur une photo. Si tu continues la vie ne t’épargnera pas. »
Le regard des surveillants sur lui a changé en bien. Le directeur l’a dit : «ce type d’atelier permet un autre regard sur les gens. » Il permet de se rendre compte de leur sensibilité, de comment ils peuvent être motivés.
François m’interpelle. Avec la fin des ateliers, se pose la question «comment ce jeune homme pourrait sortir de ma vie.» Il n’était pas encore passé en procès, je voulais pas le laisser derrière moi.
Je suis allée voir Marc Lepiouf chargé de mission culturelle pour l’administration pénitentiaire du Nord-Pas de Calais. On a pu monter un projet avec l’aide de l’Apjj (3)
L’idée était de monter un spectacle autour de François, afin de garder le lien avec lui. Puis il est sorti avant son procès. Il pouvait faire ce qu’il voulait. Je n’étais pas sûre des financements, je ne voulais pas lui donner de faux espoirs.
Il m’a appelée, je lui ai parlé du projet « d’insertion par la culture.» Le projet était de poursuivre l’atelier d’écriture, de réaliser un spectacle et un second axe de le faire engager comme technicien stagiaire au Printemps culturel du Valenciennois. Une manière, pour lui, d’apprendre à connaître un milieu culturel.
Mais il s’est inscrit dans une structure de réinsertion pour une remise à niveau en cuisine. Son projet à lui était de passer un C.A.P. de cuisinier. Il a cependant suivi les ateliers d’écriture une ou deux fois par mois. J’avais abandonné l’aspect technicien de mon projet. J’aurais pris sa parole, et je l’aurais fait jouer par un autre.
Mais son projet lié à la cuisine a capoté. Il a été engagé au Printemps culturel, et s’est investi dans le projet artistique. On est passé ensemble au festival « Folie les mots » de Faux la Montagne dans la Creuse, en juillet 2006, on a fait une lecture, testé le public

De quoi parle le texte ?

C’est l’histoire d’une rencontre entre trois personnes qui ne devaient pas se croiser ; des gens qui ouvrent leur regard qui se débarrassent de leurs a priori. La prison est un prétexte. C’est un spectacle qui questionne, qui ne parle pas de justice, de prison. C’est de l’émotion, de la parole vraie. Entre la poésie et le slam. « Quand la solitude épouse les barreaux les jours et les mois se répètent, je bronze en l’ombre en rêvant de voyage, par la fenêtre j’observe les oiseaux qui vont et viennent. » Ce sont des textes qui ont été écrit après sa sortie

Quelle forme de spectacle a été choisie ?
C’est un spectacle à plusieurs voix. Nous sommes 4 sur scène François Marmignon, Hervé Leroy, Bara Ravaloson (dms contrebasse.) et moi, « la chanteuse ». Il y a un peu de danse, Farid’O nous a aidés. Nous avons répété lors d’une résidence à la Maison Folie de Wazemmes, où nous viendrons jouer fin mars.

Quelle a été votre motivation pour créer ce spectacle ?

C’est une démarche artistique, mais aussi j’ai envie de porter une parole singulière et d’ouvrir un débat. Il est important que les gens du dehors entendent la parole du dedans, mais le spectacle parle aussi de la difficulté de dialogue entre jeunes et adultes…
S’il y avait un seul message que je voudrais transmettre c’est que l’on peut se réinsérer.
Dans un atelier une femme a dit «je sortirai de là, la tête droite.» François dit que la prison n’est pas une honte, mais n’est pas une fête non plus. De plus en plus de jeunes intègrent le fait qu’ils feront de la prison. Il faut leur dire qu’il n’y a pas à se glorifier d’aller là-bas, que c’est dur à vivre.

Vous êtes l’une des Belles Lurettes. Vous verra-t-on bientôt sur scène ?

Bien sûr, nous tournons régulièrement avec la lecture musicale « Paroles de poilus. »

(propos recueillis par J.F.G.)

NOTES
1 Auteur de « Roubaix, l’imaginaire en actes » et d’ »Arras la mémoire envoûtée » ex journaliste de la Voix du Nord.

2 Pratique courante dans le théâtre, consistant à regrouper des textes pour en faire un spectacle scénique.

3 l’administration de la protection judiciaire de la jeunesse suit les jeunes délinquants elle administre des foyers et emploie des éducateurs.

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