Par Olivier Pilar
Le Tri Postal nous invite à découvrir l’Inde à travers quatre expositions, qui s’achèveront le 14 janvier 2007. Le regard d’un jeune journaliste qui est plus branché post rock qu’arts plastiques, mais qui sait ouvrir les yeux.
J’aime le Tri Postal. Un bloc de béton collé à la gare Lille Flandre, où des générations de postiers ont sué pour nourrir leur famille, aujourd’hui devenu temple de l’art contemporain. Voici une métamorphose hautement sympathique (oui, la sympathie, comme le saut à la perche, se mesure à sa hauteur.) La Poste, en pleine restructuration libérale, est allée trier son courrier ailleurs, et les besogneux de l’inutile, de l’éphémère, les assidus du détournement d’objet ont investi les lieux. Deux ans après Lille 2004, le Tri Postal accueille Lille 3000, et les amateurs du poil à gratter conceptuel se pressent aux portes du temple (poussez pas derrière !). Porté par un engouement carrément juvénile, j’ai rejoint la foule, fier de pouvoir dire, comme les soldats du fou furieux Bonaparte : «j’y étais. » Passés les premiers mètres, jalonnés de visages géants, dressés comme des totems (Le Troisième œil), je jette un œil à La Fabrique, habile montage qui nous plonge au cœur d’une manufacture indienne de textile. Les écrans vidéo y remplacent les ouvrières mais le vacarme des machines outils est bien présent. Avec cet atelier virtuel, regard high-tech posé sur les gestes millimétrés des automates humains, le ton est donné : L’Inde du Tri Postal est un organisme vivant et complexe, révélé par un foisonnement d’images et une déferlante sonore, où l’objet cache l’humain, où l’humain pèse à peine plus qu’une cellule. Rassurez-vous, le visiteur pèse, au moins, le poids de son ticket d’entrée, et, comme souvent au Tri Postal, on n’est pas déçu. Palais des bazars Mon esprit s’élève haut, très haut, au moins jusqu’au premier étage, où s’étale l’expo Bombay maximum city, inspirée du best-seller de Suketu Mehta. Franchement, c’est une réussite. Un gigantesque bazar, entre ombre et lumière, un paysage spectaculaire et bruyant, en perpétuel mouvement. Je n’avais jamais mis les pieds à Bombay avant d’aller au Tri Postal, et je ne suis pas mécontent d’avoir fait le voyage. Bien sûr, l’œil est immanquablement attiré par l’architecture suggérée, le kitch des couleurs qui se télescopent, les paillettes et les dorures, le va et vient des marchands ambulants, l’invraisemblable bric à brac qui s’étale un peu partout. Mais l’essentiel est ailleurs : Bombay maximum city célèbre la mégapole en tant qu’espace de vie (la cité cinétique), écosystème où les ethnies se mêlent, parfois violemment, pour ne plus former qu’une seule et même conscience. Autant dire que la transition avec l’expo futurotextiles, un étage au dessus, est un peu délicate. Trop de clarté, trop d’espace. Un univers à la Tati, où les textiles de demain vous sautent à la gorge, où la matière est priée de rejoindre l’organisme : tee-shirts pulvérisés et micro-encapsulés, vêtements communicants, oreillers relaxants, filet attrape brouillard, le futur s’annonce radieux dans les armoires. Le visiteur retiendra quelques néologismes pimpants (« cosmétotextiles »), ainsi qu’une expérience tactile pas désagréable, le corps comme enveloppé dans une matière en suspension, étalée, enroulée, omniprésente.