By lesnouveauxterritoires

  Manque de Baul

Robin a beau être le manager des Blaireaux il n’en a pas moins une âme. La preuve, il prend son plaisir à l’écoute de chants védiques. Mais quel ennui lorsque la tradition vivante devient soupe de supermarché.

 Par Robin Sen Gupta

 Le 25 octobre, dans le cadre des « Salons de Musique » de Lille 3000, avait lieu à la salle Salvador Allende de Mons en Baroeul un concert du chanteur  Paban das Baul et de ses musiciens, tous issus de la caste des Baul qu’on retrouve surtout au Bengale, dont l’origine se confond avec celle de l’hindouisme, et qui se compose presque exclusivement de musiciens nomades colporteurs de la pensée védique 1*.

Ce concert avait été très amené dans l’après-midi par les manifestations organisées à la Maison Folie du Fort :  rencontre avec les musiciens lors d’un mini-concert au café concert du Fort,  projection du film réalisé en 1980 sur ces mêmes Baul relatant leurs pérégrinations à la fois mystiques et musicales, accompagné, du début à la fin, par des litanies aussi entêtantes que subtiles. On les  retrouve le soir même à onze sur la scène de la salle Salvador Allende, dans une implantation proche de celle des chanteurs kawali, leurs cousins pakistanais, avec de cour à jardin, deux séries de micros en arcs de cercle au centre desquels Paban allait prendre place, et une multitude d’instruments, aussi insolites aux yeux du néophyte que précieux et rares pour l’auditeur averti, et qui avaient pour nom, entre autres, dubki –tambourin-, sârangî – instrument à corde se jouant avec un archet-, dotara – luth à cinq cordes. Très vite, les instruments, auxquels se joignirent bientôt des voix nous emmènent dans l’au-delà tant l’eschatologie traverse les questions soulevées par les chants Baul : qui sommes-nous bien sûr  mais aussi où allons nous et surtout où irons-nous ? Pendant prés d’une heure, la tentation fut  forte de fermer les yeux et d’aller les rejoindre dans leur errance de troubadours célestes  Il suffisait de suivre l’envol des chants. Hélas arrive toujours l’instant fatidique où le vol s’arrête, où il faut regagner la terre ferme des contingences : l’entracte, sa lumière blafarde et ses conversations qui ne peuvent qu’avorter.

Sur les visages sont fraîches et perceptibles encore les marques du voyage, les empreintes du plaisir.

Mais tout à une fin. Aussitôt son retour sur scène, Paban cessa subitement de prêcher des convertis : la magie s’était dissipée, certes sans violence aucune, sans la moindre agression mais elle s’était dissipée tout de même. A quoi cela pouvait-il bien être imputable ? Au changement de protagonistes sur scène. Certes un peu. A la substitution de certains Baul par des musiciens venus d’occident, et enfin à cette autre substitution bien plus dommageable encore que celle-ci  entraînait dans son sillage: celle de certains de leurs instruments par un synthé et une basse!

Mais le nœud du problème, ne résidait pas là car la rencontre est/ouest, stimulée et encadrée notamment par le label Real World initié par Peter Gabriel, – label distribuant entre autres les disques de Paban das Baul, mais aussi ceux de Nusrat Fateh Ali Khan et de Geoffrey Oryema pour ne citer qu’eux-, a déjà  accouché de véritables perles*2.  Non le nœud du problème résidait dans le fait que l’alliage soudain sonna faux, faux au sens de toc, avec cette même véritable sincérité qui fait que le toc ne triche pas sur son identité. Ainsi l’alliage n’était pas surfait : pas plus qu’on ne pouvait douter de la sincérité du quinquagénaire non-voyant qui s’installa au synthé et auquel Paban témoigna de nombreuses marques de respect, on ne pouvait douter de celle du joueur d’amphore musicale ou encore du bassiste d’origine africaine. Simplement, autant les notes de la première partie nous avaient semblé graciles et éthérées autant celles de la seconde partie nous parurent balourdes, cabochardes et sirupeuses au point d’en devenir sur la fin dégoulinantes tant le concert s’étira en longueur. Il appartient hélas à l’ennui d’imprimer au temps de regrettables distorsions : au cours du dernier quart d’heure, le concert, alors qu’on n’avait pas vu le temps passer  au cours de la première partie, sembla devenir interminable et il est vrai qu’il avait commencé depuis bientôt deux heures. La faute avant tout à Paban das Baul qui, à force de vouloir mélanger les genres et fusionner les influences, accoucha d’une partition si consensuelle, si lourdement chargée de compromis qu’elle finit par ressembler à de la variété, -rehaussée il est vrai par une admirable voix , comme on en trouve dans tous les pays de la terre, sans que l’Inde bien évidemment ne soit épargnée, identifiable à cette lisseur protéiforme, à ce caractère proprement impersonnel de l’œuvre qu’on sent n’être pas ou plus habitée.

Notes
1 La pensée védique s’inspire des Vedas, textes sacrés qui avec le Mahabharata et la Bhagavad Gita constituent le socle de l’Hindouisme. Ces textes le plus souvent apocryphes remontent parfois à plus de deux mille ans avanr J-C.
2On pouvait constater la réussite d’une telle rencontre, le quinze novembre au théâtre de Tourcoing dans le cadre du Tourcoing Jazz Festival en la personne d’Anouar Brahem au Oud et du trio qu’il forme avec François Couturier au piano et Jean-Louis Mattinier à l’accordéon (label ECM), pour la sortie de leur nouvel album « Le Voyage de Sahar ».
 

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