Dossier Slam Poly
Revue les nouveaux territoires n°1 mars 2007 3
Ce mois-ci, les Nouveaux Territoires,
jamais à court d’idées, prêts à toutes
les aventures, même les moins
risquées, ont plongé la gueule la
première dans la gamelle médiatique,
pour se repaître d’un sujet à la mode : le
slam. Depuis, notre journaliste a le poil
soyeux.
Le slam (to slam = claquer) est né au
Green Mill, un club jazz de Chicago, en
1985. Marc Smith, ouvrier (blanc) du
bâtiment et poète (blanc également), a
initié les premières joutes poétiques sous
le nom de Uptown Poetry Slam (Slam,
poésie des beaux quartiers). Le succès
public a été immédiat, et le mouvement
s’est étendu à l’ensemble des Etat-Unis.
Dès le départ, le slam s’est voulu une
pratique égalitaire, démocratique et
communautaire. Il s’agissait de produire
une poésie libre et vivante, de renforcer la
liberté d’expression, par le biais de
performances oratoires individuelles. La
compétition entre poètes, mise en scène,
devait permettre d’abolir les frontières
entre les genres littéraires, mais aussi
d’exprimer librement des revendications
sociales. Un peu comme la star Academy,
mais en moins bien. Le slam empruntait
alors autant à la poésie d’ Allen Ginsberg,
qu’à la culture afro-américaine des Dirty
Dozens. Les slameurs revendiquaient leur
appartenance à une communauté, la
« slam nation», ou « slam family », qui,
bien qu’ouverte à tous, ne devait en aucun
cas servir les ambitions individuelles. « Le
succès de l’un rejailli sur tous », a averti
Marc Smith dans son ouvrage the
Complete idiot’s guide to slam poetry.
Mouvement social & littéraire
Les médias nord-américains ont un peu
tardé à prendre le train en marche, mais
ont progressivement sorti le slam de
l’underground. Empty V, heu, pardon,
MTV, a ainsi diffusé les spoken wordsunplugged en 1992 et 1994. Mais c’est un
documentaire des journalistes Tony Award
et Paul Devin, qui a secoué le cocotier
médiatique, et fait perdre au slam son
statut de renégat de l’expression poétique.
En 1996 sort Underground Voices, portrait
du slameur Saül Williams. L’Amérique
aime les messies, et ce jeune poète noir
sera le héros du long métrage Slam de
Marc Levin, sorti en 1997, et récompensé
au festival de Cannes l’année suivante
(caméra d’or). Le grand public sort
brusquement de sa torpeur et le slam est
intronisé nouvel art populaire. Le rêve
américain est en marche. Il peut traverser
l’Atlantique et venir agiter le doux
ronronnement de l’exception culturelle
française. Les premières slams session
éclosent à Paris en 1998, avant
d’essaimer un peu partout dans
l’hexagone.
Crise de croissance
En France, la notion de scène ouverte
l’emporte sur celle de compétition, et le
slam est rapidement assimilé à du rap
fréquentable : nouvel outil d’intégration,
improbable passerelle entre la jeunesse
black blanc beur, la génération fantasmé
par les pros de la politiques, et la splendide
tradition littéraire de nos illustres poètes.
Les animateurs socio-culturels se sont
jetés sur le slam comme un chien sur un
os. Les jeunes allaient enfin pouvoir
exprimer leur colère ailleurs que sur
Skyrock ou dans la rue. Les patrons de
bar, traqueurs de bobos noctambules, ont
ouverts grands les portes de leur antre aux
slameurs frais émoulus. Branché, convivial
et bon marché, le slam a tout bon. Il attire
un public hétéroclite : étudiants curieux,
poètes décatis en quête d’un second
souffle, chômeurs, militants, femmes au
foyer, tous et toutes prennent la parole,
redonnant vie à l’art oratoire, ouvrant une
brèche dans le conformisme et le mutisme
des masses. Au fil des mois, sont apparus
les leaders autoproclamés d’une nation
slam à la française, c’est-à-dire parisienne,
jacobine, pas vraiment désintéressée. La
profession de foi du créateur, Marc Smith
(la défense de l’esprit communautaire face
aux ambitions individuelles), a été
allégrement bafouée par quelques
mercenaires venus faire du fric en surfant
sur la vague. Les sessions poétiques et les
quelques compétitions ont été
progressivement investies par des Mc’s en
showcase, des apprentis Bigard (Beurk),
des petits Devos (re-beurk), venus tester
leurs prochains sketches, des minables en
quête de sponsors pour arrondir leurs fins
de mois.
Entre dérive mercantile (Grand Corps
Malade), et errements citoyens, le slam
s’est définitivement acclimaté aux clivages
franco français. Le mouvement sera
sûrement le prochain Eldorado des
directeurs marketing de l’industrie
culturelle, ou celui des chargés de
communication des élus locaux.
par olivier Pilar, texte et photos
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le
slam sans jamais oser le demander
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4 Revue les nouveaux territoires n°1 mars 2007
« Chéri(e), tu m’emmène à
une soirée slam ? » Pas de
panique, si votre aimé(e)
susurre ces mots à votre
oreille, restez serein(e). Voici
ce qu’il faut savoir pour ne
pas avoir l’air trop idiot(e).
A Lille, Le slam se pratique sous abris,
au creux des bars, à l’ombre des
théâtres de quartier, et des jeunes filles
en fleur. L’association Démodokos, à
l’origine des premières scènes
ouvertes dans la métropole lilloise,
propose depuis 2001 des soirées
spoken word au Zem (1), ou à l’Univers
(2). Le spoken word se distingue du
slam par l’absence de compétition, et
se différencie du bowling par son
ambiance particulièrement
chaleureuse. Chacun peut librement
déclamer, susurrer, scander, et écouter
des textes, sans aucune contrainte de
style. Lorsque arrive le grand soir, le
public, majoritairement étudiant, se
presse sur le trottoir rue d’Anvers.
Quelques rires fusent, on se retrouve là
entre amis. A l’intérieur, les habitués se
rudoient joyeusement l’épaule, sous le
regard inquiets des occasionnels : « j’y
vais, j’y vais pas ? ». C’est le moment
de s’inscrire pour la première session.
La salle est prudemment chauffée,
mollement éclairée. Une chaise et un
micro, baignés de lumière, suffiront au
spectacle. Pas de doute, il se passe, ici,
une chose unique et précieuse. Les
coeurs palpitent, les applaudissement
fusent, et le premier slameur investi la
scène. On écoutera, tour à tour, un
rappeur débiter son flow a cappela, une
jeune femme crier sa colère, un poète
célébrer la nature, miroir de l’âme
(comme disait mon pote Lamartine,
avant l’invention de l’écologie).
L’émotion est palpable, lorsque la
parole touche à l’intime. Les rires
éclatent parfois. Pour beaucoup, venir
sur scène est une victoire, sur soi, ou
sur les autres. Le public trouve ici ce
qu’il apporte, et chacun s’enrichit de la
parole des autres. Cet esprit
communautaire fait la force des scènes
ouvertes de Démodokos. Chacun est
invité à se régaler de mots et de rimes.
Sans parler de la pizza offerte au bar,
qui est fameuse.
Le sourire du patron
Les amateurs d’ambiance lounge ont
également leur rendez-vous : chaque
lundi, le Moonlight café (3) accueille les
slameurs de la métropole, dans une
salle pleine à craquer. Ici, chacun
déclame un texte original, accompagné
par un pianiste. Oui, un vrai pianiste, en
chair et en os, qui tapote avec talent les
touches d’un vrai piano, droit comme i,
noir comme la nuit. Le résultat est
spectaculaire : la chaleur, la musique,
l’alcool, la fumée qui tue (cet article a
été rédigé avant la funeste journée du
1er février 2007, qui vit l’éradication du
tabac, mais pas celle du véhicule 4X4),
et le bagout du maître de cérémonie,
contribuent à faire des soirées du
Moonlight un véritable show. Le public
frétille d’aise à chaque lecture,
expédiée les doigts dans le nez par
quelques habitués de l’exhibition
poétique. Le mouvement a déjà ses
stars, ses réguliers, ivres de mots, que
l’on croise aussi bien au Moonlight
qu’au Zem. Des passionnés qui
finissent par se reconnaître, se
connaître, et qui donnent corps à la
scène lilloise. Du côté des états-majors,
c’est plus délicat. Des liens se tissent
également, mais chacun préfèreoeuvrer
dans son coin, et aucune initiative
commune n’a encore vu le jour. La
scène locale, c’est une histoire de bon
voisinage, sans plus. En attendant
l’union sacrée, le slam attire un public
croissant et s’impose partout où il
passe. Au Moonlight, le patron a le
sourire. Son chiffre d’affaire est assuré.
Tous les cafetiers vont s’y mettre, et
même les politiques. En France, le
prochain tournoi de slam aura lieu en
mai prochain sous le nom d’ « élections
présidentielles ».
Vive la poésie.
(1)Le Zem théâtre, 38 rue d’Anvers à
Lille. http://zemtheatre.free.fr
(2) L’Univers, 16 rue Danton à Lille.
http://lunivers.free.fr
Bien implanté à Lille, le slam fait tâche d’huile
SLAMME MIN P’TIT QUINQUIN
(3)le Moonlight café, 56 rue des stations
à Lille, tous les lundi à 21h30
www.moonlightserenade.fr
A noter :
Le collectif « on a slamé sur la lune »
développe un projet de festival slam
dans la métropole lilloise
(www.onslamesurlalune.com).
A voir :
L’asso Démodokos a réalisé un
documentaire sur la pratique du spoken
word à Lille (« j’irais slamer sur vos
mondes ») www.demodokos.net
CONQUERIR LE LANGAGE
Le spoken word est-il soluble dans la
cité ? une association lilloise, la
Compagnie Générale d’Imaginaire,
propose des ateliers d’expression
poétique dans la région Nord. Objectif
avoué : s’approprier la langue et se
mettre en scène. Objectif implicite :
redonner vie à la parole publique.
« L’écriture est libre, à condition d’être
vivante et rythmique ». Lors de ses
ateliers, la Générale d’Imaginaire
cherche à démocratiser la parole au
sein du public. Le spoken word doit
permettre de découvrir de nouveaux
horizons artistiques et lexicaux.
Chacun est invité à libérer sa plume, à
mettre en scène sa propre expérience,
et à traduire ses sentiments par des
mots. Rien de neuf, donc ? si. En
donnant à tous l’occasion de
s’exprimer, la Générale d’Imaginaire
veut ouvrir les esprits, amener le public
à réfléchir, sur lui même et la société. A
faire naître une conscience politique ?
peut-être. En tout cas à contribuer, par
la poésie orale, au débat démocratique.
A la Générale d’Imaginaire, on regrette
le manque de pluralité au sein de la
scène slam. «La liberté d’expression
est parfois un leurre, certaines
sessions sont très marquées
politiquement». D’où le projet d’étendre
le spoken word à un public plus large,
au sein des écoles, des entreprises,
dans toute la région Nord. Ne pas rester
isolés dans les théâtres de quartier, les
bars, entre gens du même bord, ne pas
céder à la tentation élitiste. Plutôt qu’un
tribunal politique, offrir aux autres une
tribune libre. Ce projet est loin de faire
l’unanimité : les puristes, qui craignent
la dénaturation du mouvement,
dénoncent les risques de récupération
en cas de trop large diffusion. Face aux
critiques, la Générale d’Imaginaire se
veut pragmatique. Elle cherche à mettre
en place des structures durables, plutôt
que de favoriser l’exhibition ponctuelle
des slameurs. Elle déjà collaboré avec
la communauté urbaine de Lille, à
l’occasion d’un forum des jeunes, et
travaille avec Culture Commune, dans
le bassin minier. Modeste et
ambitieuse, la Générale d’Imaginaire
tient le cap.
Revue les nouveaux territoires n°1 mars 2007 5
Vous savez d’où je viens, de la
mairie.
C’est pas croyable !
La dame de la mairie me demande
ma pièce d’identité.
Elle me fait : ah ! Vous êtes
français ?
Oui, je suis français. Ça se voit
pas.
De père en fils, on appelle ça
aussi l’affiliation ou droit du sang.
Enfin, comme vous, comme vous
voulez, quoi !
Mais historiquement français.
De l’antiquité à la Gaulle, de De
Gaulle jusqu’à maintenant.
Qui a dit auparavant (je vous ai
compris !)
Personne ne savait ce qu’il avait
compris.
Tout cela a fait un compromis,
une sorte de promesse, quoi !
Le droit d’être français à part
entière.
A part d’accord ! Mais entier.
SI je suis à part, je ne peux pas
être entièrement comme les
autres.
Je me demande si cette définition
est exacte.
Tenez ! Prenez un gâteau, on dit :
je voudrais une part entière.
Une part entière de quoi ? Du
gâteau.
Donc si on enlève une part du
gâteau,
Il n’est pas entier, donc il n’est
pas vraiment français.
Un peu comme moi ! Enfin,
j’essaye.
Alors le plus drôle, c’est que la
dame de la mairie,
Elle avait un badge sur elle. Avec
son nom écrit dessus.
Et je lui ai dit : votre nom c’est
comment ?
Vandenbroucque ? C’est bien ça ?
Et c’est français ?
La désillusion revient
Chaque fois plus forte
Elle gagne du terrain
Et avance en cohortes
Elle ronge l’épaisse couche de vernis
Dont on avait garni
Ma fragile conscience pendant mon
enfance
Parce que les enfants ne doivent pas
savoir
Parce que leur cacher est un devoir.
La désillusion revient
Elle s’attaque à mes espoirs
Tel un acide sans mémoire
Corrosif fantassin
Elle s’insinue dans les recoins
Elle frappe là où les parois sont
ouvertes
Là où les espérances sont offertes
Prêtes à sortir au grand jour
Et avancer sans détour
J’ai quelque chose à dire :
textes de slam
Je m’appelle J. S.
Mentalement valide et
physiquement débile.
J’ai eu une éducation normale,
Ce qui m’a fait penser que j’étais
banal.
Mes parents m’ont transmis leurs
connaissances
Pour que j’avance dans la vie avec
confiance.
Mais pas de chance, le destin m’a
donné une autre branche.
2003, année critique pour moi tout
a changé.
Attendez que je vous explique et
vous comprendrez.
Tout commence par une
manipulation.
J’étais trop naïf, j’ai foncé comme
un con.
Cela m’a coûté très cher : une
myélite qui m’a terrassé.
Je ne savais plus rien faire ; les
médecins ont tout essayé :
Examens, perfusions, mais pas
d’amélioration.
Maintenant je suis obligé de me
faire à cette nouvelle condition.
Ecoutez ces histoires que l’on m’a
racontées,
en devoir de mémoire, je vais vous
les citer.
Elles s’passent en douce France,
pays d’mon emigrance,
douce France, douce souffrance,
je te garderai en rancoeur…
Il s’presente : il s’appelle Ali,
il voudrait bien réussir sa vie:
être embauché, gagner de
l’argent,
mais surtout, avoir les mêmes
droits qu’un blanc.
Mais les portes de l’état français,
bientôt vont se refermer.
Ce n’est pas là qu’il gagnera sa
vie, expulsé comme tant d’autres
avec lui.
Etre ne sous l’signe de l’hexagone
c’est pas la gloire en vérité.
Et l’futur président sur son trône,
il n’est pas près d’être basané.
(Extraits de textes de slammeurs)
— Il traîne pas avec ce pénible de